Arthur Rambo : En finir avec Mehdi Grandegueule

Si vous étiez sur Twitter au cours de la dernière décennie (bravo d’en être ressorti vivant et avec un restant de santé mentale, on est ensemble les amis), vous avez forcément à un moment donné entendu parler de l’affaire Mehdi Meklat. A cette époque bénie où la France n’était pas encore en proie au wokisme et à l’islamogauchisme rampant (Dieu merci c’était juste les Social Justice Warriors à l’époque, absolument rien à voir voyons !), le journaliste et blogueur était devenu l’un des symboles de l’évolution rampante du réseau social et de comment le goût de l’excès qui en a toujours été dans ses valeurs fondatrices avait fini par se refermer sur ceux qui y avaient trouvé une forme de célébrité numérique.

Révélé notamment par ses chroniques sur le Bondy Blog aux côtés de son ami Badroudine Saïd Abdallah, Meklat s’était imposé comme l’un des nouveaux visages du monde des médias issus des cités de la banlieue parisienne. Mais au lendemain d’un passage dans l’émission La Grande librairie, d’anciens tweets de Meklat avaient refait surface, déclenchant une polémique nationale. Sous le nom de plume de Marcelin Deschamps, Meklat s’était créé un alter ego numérique sous la forme d’un personnage raciste, antisémite, sexiste et tout le tintouin, s’amusant à déverser les pires insanités possibles pour le simple plaisir de choquer. Reflet d’un certain Twitter des débuts du réseau social en France, celui-là même qui se retrouvera en partie au cœur de l’affaire de la Ligue du LOL peu ou prou à la même époque, l’histoire du compte Twitter de Marcelin/Mehdi a inspiré Laurent Cantet pour son nouveau long-métrage, Arthur Rambo, présent en compétition à la dernière Mostra de Venise.

Karim D. est un jeune écrivain montant dont le livre reçoit un accueil chaleureux qui fait de lui un des visages montants de sa génération. Plateaux télés, projets d’adaptation ciné… La célébrité tend les bras au jeune homme dont la presse célèbre l’authenticité du témoignage et des combats. Sauf que Karim D., c’est aussi Arthur Rambo, qui quelques années auparavant blaguait sur les morts de l’Hyper Casher, Hitler, le viol conjugal… Alors quand son identité virtuelle est révélée, tout s’écroule. Arthur Rambo prend le parti de la concision, en se concentrant sur les quelques jours qui suivent l’outing médiatique du double maléfique de Karim D. On comprend rapidement ce qui intéresse Cantet dans l’affaire Meklat : la question du sens des mots, du poids de la parole surtout quand elle devient publique et la frontière où se loge la responsabilité de l’artiste au-delà de laquelle son statut ne lui suffit plus comme justification.

Malgré son caractère très ramassé (1h25 bien tassées), Arthur Rambo, comme l’essentiel des films de Cantet est bavard, d’une extrême densité discursive, comme dans les bureaux de Ressources humaines, la salle de classe d’Entre les murs ou l’Atelier d’écriture du film éponyme. Par le bouillonnement des mots, le cinéaste questionne leur sens, creuse sous le figure complexe de Karim D. en cherchant à dépasser la fameuse dissociation binaire de « l’homme et l’artiste » et autres banalités à travers lesquelles l’art se défausse trop souvent de ses responsabilités. La parole devient progressivement un moyen de se confronter à la bête qui dort, au vertige intérieur de Karim, que lui-même ne semble pas la comprendre. Par des dialogues sans fin et des phrases incomplètes, parfaitement débités par Rabah Naït Oufella, l’un des ados d’Entre les murs revu depuis chez Sciamma (Bande de filles), Bonnello (Nocturama) et Ducournau (Grave), Cantet soulève les contradictions de son héros, sans pour autant s’aventurer plus loin. Ça pourrait être regrettable, ça pourrait lui être reproché, mais ce n’est pas ce qui l’intéresse. Ce qu’il veut montrer, c’est qu’Arthur Rambo existe, et que Karim D. ne pourra jamais s’en débarrasser.

Pétri de qualités dans l’écriture, Arthur Rambo illustre en revanche une des impasses auxquelles le cinéma contemporain semble confronté ces dernières années, à savoir la difficulté à retranscrire la langue de Twitter à l’écran. Le film est rythmé, particulièrement dans son premier acte, par les tweets orduriers d’Arthur Rambo, qui viennent se superposer sur la success story de Karim D., comme un sombre présage de la chute qui s’amorce. Rédigés dans un français impeccable et bardés de hashtags en tous genres, ils semblent reprendre dans leur structure, leur ton, leur virulence, ceux de Marcelin Deschamps. Mais on ne peut s’empêcher de penser que quelque chose sonne faux à leur lecture. Comme si sortis de leur écosystème de publication, ces faux tweets devenaient comme ces faux SMS que les réalisateurs paresseux incrustent à l’écran quand ils n’ont pas d’idée pour faire autrement, ou ces similis-Google dont on se fout dans les séries américaines.

Si Twitter a pour le meilleur, mais principalement pour le pire (et c’est un avide Twittos qui le dit avec toute l’hypocrisie qu’il se doit) bouleversé la façon dont nous communiquons, il est encore compliqué de répliquer la violence, la crudité mais aussi la séduction virale de la langue Twitter, de ce truc particulier qui fait qu’un tweet va « percer » plus qu’un autre. Les seuls moments où la prose d’Arthur Rambo sonne un peu faux, c’est quand elle essaie de devenir celle de Marcelin Deschamps.

Arthur Rambo de Laurent Cantet avec Rabah Naït Oufella, Antoine Reinartz, Sofian Khammes…, en salles le 2 février 2022

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