Les amants sacrifiés : la femme d’un espion

Sur le papier, on fait difficilement plus Cinématracore qu’un film de Kiyoshi Kurosawa co-écrit avec Ryusuke Hamaguchi. Ce dernier, nouvelle star internationale du cinéma nippon, était en réalité un étudiant du premier à l’université avant de collaborer sur ce téléfilm. C’est aussi lui qui est allé chercher le réalisateur avec un autre ancien étudiant, Tadashi Nohara. Le but était de filmer une histoire dans la ville de Kobe…

Téléfilm, car c’est bien ce dont il s’agit à l’origine. Une œuvre filmée pour les chaumières en 8K (ce qui accentue d’ailleurs l’impression télévisuelle, l’image est très lisse, très claire, aucun détail n’est épargné) et repensée pour une distribution en festival et en salles dans le monde entier. À raison puisque le film a fini par récolter le Lion d’argent à Venise en 2020.

Une première collaboration entre les deux hommes donc, et la première fois que Kiyoshi Kurosawa s’aventure dans le film d’époque : nous sommes dans les années 1940 et la guerre fait rage. Le Japon impérial, véritable fléau conquérant en Asie, étend son influence et ses armées sur le continent. C’est dans ce contexte que nous découvrons un couple marié à Kobe : Yusaku, cinéphile et businessman habitué à franchir les frontières de son pays et connaître les mœurs d’ailleurs, et sa femme Satoko, qu’il fait jouer dans ses films maison en Super 8. Suite à un voyage en Mandchourie, alors que l’état nationaliste devient de plus en plus étouffant, Yusaku se comporte de manière de plus en plus étrange…

C’est ce dernier mot qui pourrait définir au mieux le film de Kurosawa. Etrange, parce qu’on ne sait jamais trop sur quel pied danser.

Au premier abord, la situation semble simple. Pour explorer ce que fait la guerre dans la vie d’un couple, les scénaristes et le réalisateur s’amusent à créer des quiproquos. Des non-dits qui laissent entendre l’installation d’une distance avec son premier confident, et qui sont d’abord compris comme une tromperie. Si Yusaku est étrange depuis son retour de Mandchourie, c’est parce qu’il a une liaison… C’est du moins ce que pense Satoko. Et tout dans la mise en scène, dans le jeu d’acteur de l’excellent Issey Takahashi, laisse entendre qu’il mène sa femme en bateau (jeu de mots volontaire, si vous avez vu le film vous savez), même lorsqu’il lui révèle la véritable raison de ses états d’âmes : il a décidé d’espionner le Japon pour le compte de l’Occident.

C’est un élément central, et sacrément important pour des raisons extrafilmiques : Kurosawa aborde de manière frontale la question des crimes contre l’humanité commis par l’armée japonaise en Mandchourie. En effet en 1931, une unité militaire spéciale a effectué des expérimentations biologiques sur des cobayes humains, faisant plusieurs centaines de milliers de victimes. Des actes impardonnables, qui sont très peu discutés aujourd’hui au Japon ; mettre le doigt dessus n’a pas été simple, et le scénario a l’habileté de replacer le cinéma au centre de cette dynamique. Yusaku utilise sa passion pour le Super 8 et ses propres créations pour dissimuler ses preuves dans des bobines de film, assumant ainsi le pouvoir politique du 7ème art.

Kurosawa est tout aussi impitoyable avec les jeunes militaires dans le film, dont le zèle et l’engagement patriotique les empêchent de voir quoi que ce soit de vicié dans leur beau pays.

Et pourtant, le sentiment de malaise ne nous quitte pas. Le film reste… Etrange. Car même après les révélations de Yusaku, on continue de douter de ses mots avec Satoko. Impossible de comprendre si cela est volontaire ou non ; le titre français, choisi pour faire référence directement à Mizoguchi (Les Amants crucifiés sort au cinéma au moment de la diégèse), laisse entendre que les deux protagonistes sont au même niveau. Mais comme nous spectateurs ne voyons l’histoire presque uniquement que du point de vue de Satoko, on ne peut s’empêcher de penser que Yusaku lui ment. Pas sur tout, bien sûr, mais son personnage semble sombrer dans une sorte de fantasme héroïque et cinéphile d’un espion romantique. Un fantasme dans lequel sa femme a du mal à trouver sa place. Et ainsi le titre anglais Wife of a spy correspondrait mieux au propos…

Le problème reste que nous ne sommes pas sûrs que cela soit le propos. Kiyoshi Kurosawa est connu – et apprécié – pour l’intelligence de sa mise en scène, mais il nous a ici perdu en chemin. Si le but était de nous faire ressentir les doutes que connaît Satoko jusqu’à la fin, c’est réussi ! Si ce n’est pas le cas… Que voulait-il dire ? Il va falloir attendre un peu pour le laisser décanter.

Les amants sacrifiés, un film de Kiyoshi Kurosawa, au cinéma le 08 décembre 2011.

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