Last Night in Soho : De l’autre côté du temps

Cette semaine sort le très attendu Last Night in Soho du prodige Edgar Wright, un film d’horreur à la fois contemporain et d’époque où une jeune étudiante de mode (Ellie) se retrouve à partager la vie d’une chanteuse (Sandie) en quête de célébrité dans les années 60, le tout dans le quartier londonien de Soho. Avec ce nouveau film, le génie Edgar Wright surprend d’emblée avec un genre employé au premier degré (il avait déjà un peu travaillé l’horreur dans Shaun of the dead mais de façon plus parodique) et assumé avec force (comme il l’avait fait avec Baby Driver). On peut légitimement se demander si celui qui s’est fait connaître grâce à sa maestria dans l’humour peut encore s’affirmer comme un auteur et non comme un simple amuseur de foule. La réponse (et je pense que les termes « prodige » et « génie » employés un peu plus haut peuvent vous mettre sur la voie) est évidente : oui Edgar Wright est un véritable auteur, et un auteur brillant.

Si l’on devait définir le héros à la Edgar Wright, ce serait par la figure de l’adulte bien trop immature, habité par des obsessions et accro à une nostalgie le tirant vers le bas: tout son parcours serait ainsi résumé par le besoin d’apprendre à grandir (surtout émotionnellement). Chaque héros de la trilogie Cornetto est caractérisé ainsi et Scott Pilgrim l’est plus que tous. Néanmoins, Baby Driver apportait déjà une certaine nuance avec un personnage qui doit lui aussi devenir plus mature bien qu’encore jeune, et qui se retrouve, sans être en tort, confronté à un monde trop adulte pour lui.

Last Night in Soho offre encore une nouvelle variation avec, pour la première fois chez le réalisateur anglais, une héroïne. Dans Last Night in Soho, ce n’est donc pas la protagoniste qui peut faire du mal aux autres mais bien les autres (comme dans Baby Driver) qui font du mal à la protagoniste. Et le réalisateur s’adapte parfaitement en fournissant un propos réellement féministe au travers du parcours d’Ellie, confrontée à un monde de la mode brutal, certes, mais jamais aussi brutal que celui des hommes. La patte d’une co-scénariste en la personne de Krysty Wilson Cairns est donc nécessaire et bénéfique. L’œuvre n’évite pas quelques écueils (un nice guy nuançant inutilement le propos assez radical finalement – même si son milieu social permet d’en développer un autre) mais offre quand même deux portraits féminins de victimes certes, mais néanmoins grandioses.

« Quoi de neuf docteur ? »

Parce qu’outre un exercice de style brillamment réussi sur le genre de l’horreur et sur la peinture d’une autre époque, Edgar Wright choisit de remonter dans le temps et d’utiliser la peur pour mener à bien un vrai propos. Au début, on peut presque être agacé·e par cette héroïne fanatique des années 60 et par le premier voyage dans le passé qui sublime la période en exacerbant tous ses traits… pourtant, très rapidement, le réalisateur fait preuve de lucidité sur ce qu’il dépeint. Le monde d’avant n’est pas là pour faire dire que c’était mieux, mais pour dire qu’il était absolument pareil. Le projet n’est donc plus de s’échapper du présent par un regard tronqué vers l’arrière mais au contraire, d’affirmer que la violence patriarcale est là depuis toujours. Par le procédé de la double protagoniste, il multiplie et met en parallèle l’oppression et la peur que subissent les femmes. L’épouvante a donc toute sa place. Les fantômes ont des formes masculines, la crainte naît même sans le fantastique par des regards lubriques, par des remarques salaces, et l’horreur sert avant tout à mettre en image la crainte des femmes dans un monde qui les sexualise constamment et les tue, parfois aussi… Trop souvent.

Le lundi matin

Dès lors le brio du réalisateur dans la mise en scène n’est d’aucune gratuité et son fond épouse sa forme. Moins « tape-à-l’œil » que ses films précédents (et attention, je ne dis pas ça de manière péjorative, sa réalisation sur-exagérée est partie intégrante de ce qui en fait un génie selon moi) le film sait bien se calmer pour ne pas étouffer son message. Il reste tout de même de grands moments d’expérimentations visuelles avec des jeux sur les fantômes, des essais sur les couleurs et, surtout, des effets de miroirs superbes entre les deux époques qui lient les deux femmes. On retient particulièrement un faux plan-séquence de danse où les deux actrices se relaient sans coupure, partageant la même émotion de naïveté et étant prises en même temps dans le même piège. C’est comme une variation d’Alice au pays des merveilles que propose ce film, où une Alice-Ellie tombe dans un terrier au premier abord merveilleux et qui se révèle très vite violent. Tout l’enjeu sera alors de résoudre les problèmes du monde sous-terrain pour remonter à la surface, prendre conscience des problèmes du présent et les régler. Ce récit d’initiation horrifique prend alors la forme d’un conte où le prince charmant est difficile à trouver et où les princesses doivent s’entre-aider. Edgar Wright fait même un commentaire sur son cinéma et sur sa propre nostalgie : et si elle était mal placée ? Et si prétendre à un passé plus radieux n’était qu’un fantasme réservé aux catégories dominantes ?

Last Night in Soho est donc bien un film d’auteur, d’un auteur qui gagne en engagement et cherche à faire évoluer son art en y réfléchissant dessus. Tout n’est pas parfait, il y a un too-much certes jouissif mais un peu surdosé sur la fin. Et pourtant, en fin de compte, on est hanté par une œuvre qui gagne en complexité chaque fois qu’on y songe. Hâte de voir le p’tit Edgar continuer à grandir.

Last Night in Soho, un film de Edgar Wright, au cinéma le 27 octobre 2021.

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