Merrily we go to hell : Le Dorothy est servi !

Dès ses premiers plans, Merrily we go to hell de Dorothy Arzner impressionne en glissant avec des travellings latéraux qui parcourent une reconstitution de la ville de Chicago et de ses buildings éclairés, dans une musique délicate, jusqu’au personnage principal, Jerry Corbett, dissimulé derrière une muraille de bouteilles de bières vides. Seul, pestant contre les riches en tenues de soirées, dansant dans une fête au salon. Le personnage déjà misérable, la différence de classe, le problème de l’alcool, tout est installé en deux plans.

L’histoire du film, en effet, est celle d’un journaliste aspirant à écrire pour la scène qui va rencontrer une riche femme, Joan Prentice, et de leur descente aux enfers avec un amour toxique et abusif. Le titre prend toute sa signification dès les dix premières minutes, le « merrily we go to hell » étant prononcé par Jerry rapidement alors qu’il porte un toast, puis boit, entouré de ses amis certes mais bien esseulé dans un plan. Le « we » n’a plus aucun sens et la solitude ainsi que la faute du personnage, uniquement, dans sa chute à venir sont magnifiquement soulignés. Il se sabote lui-même, seul à éprouver une forme de plaisir dans la décadence. Mais incluant pourtant les autres, il les pourrit pareillement.

La muraille de Bières

C’est bien cela qui marque dans ce grand film : une cruauté acide presque toujours effectuée avec le sourire. Les tromperies, disputes, mensonges et autres mesquineries sont entrecoupées de grandes réceptions, de beuveries et d’amour bien que la joie peine à se frayer un chemin sur la fin. Le film choque par plusieurs horreurs qu’il dépeint – même s’il est pre-Code Hays donc réalisé dans une période plus libre du cinéma américain, il ose des choses (notamment et surtout autour de la maternité, je n’en dirais pas plus) que beaucoup d’œuvres ne montrent pas aujourd’hui.

Audacieux dans son propos venimeux, il l’est aussi dans sa forme avec un refus de l’immobilité, des vues subjectives (bien rares à cette époque), et des compositions superbes et signifiantes avec des jeux sur les miroirs, sur les profondeurs de champs et une utilisation incroyable des tons clairs et foncées. Dorothy Arzner est bien une metteuse en scène avec un talent exceptionnel, ce qui participe à la modernité du film.

« J’aurais mieux fait de me casser avec une femme »

Le succès que ce dernier a engendré à l’époque – il a été l’une des plus grandes réussites financières de 1932 – prouve que si la réalisatrice, tout comme l’œuvre, ne sont pas forcément des plus connues c’est bien parce que l’histoire efface toujours une certaine catégorie d’artistes : les femmes. Le film montre d’ailleurs avec brio la toxicité masculine et réussit à mettre le protagoniste à genoux lorsqu’il se prend de plein fouet les conséquences de toutes ses actions méprisables. Et c’est pourquoi il a tout à fait sa place dans la collection Les sœurs lumières chez Elephant Films.

La fin est en parfait contraste avec le début et le dernier plan est proprement l’inverse du premier, au point qu’on ne reconnait presque plus l’acteur avec ses grands yeux tristes et amants en comparaison de ses grimaces ivres et cyniques. Dorothy Arzner offre une forme de happy ending ambigüe : y était-elle forcée ou lui a-t-elle été imposée ? Difficile de savoir, mais une sorte d’ironie du sort se dégage des violons finaux et la rédemption du personnage n’est peut-être pas si certaine. Dans tous les cas, c’est la tragédie que l’on retient à la fin et ce que confirme Dorothy Arzner dans son film c’est que l’enfer ne ce n’est pas les autres mais bien les hommes.

Merrriy We Go To Hell, un film de Dorothy Arzner. Sorti en 1932 et édité en vidéo par Elephant Films en 2021.

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