Mad God : quand le Dinosaure passe derrière la caméra

Le grand public connaît peut-être Phil Tippett comme le fameux « dinosaur supervisor » du générique de Jurassic Park. Le californien est en réalité un des plus grands noms de l’histoire des effets spéciaux. Fasciné par Ray Harryhausen dès sa plus tendre enfance (une fascination qui peut tout à fait perdurer : je me souviens aussi avoir emprunté la VHS de Sinbad des dizaines de fois à la médiathèque de Limoges étant gosse), et par ses créations folles en stop-motion et autres tours de magie cinématographiques, Phil Tippett a rejoint ILM en 1975 pour travailler avec un certain George Lucas. La scène où C3PO et Chewie jouent aux échecs de l’espace ? C’est lui.

Il a continué sa carrière en bossant avec les plus grands du cinéma de genre : Joe Dante, Paul Verhoven, et bien sûr Steven « papa » Spielberg. C’est d’ailleurs sur Jurassic Park qu’a lieu un immense tournant dans sa carrière, puisque l’arrivée des effets spéciaux en image de synthèse vient menacer tout son artisanat. C’est pourtant en faisant le lien entre le pratique et le numérique qu’il parvient à se réinventer, en utilisant tout ce qu’il savait pour l’appliquer à la nouvelle technologie. C’est en grande partie grâce à cela que le film de Spielberg continue de bluffer encore aujourd’hui. Par la suite, le studio créé par Phil Tippett (sobrement intitulé Tippett Studio) continue de tourner mais ne fonctionne quasiment que pour le numérique : il est par exemple superviseur des effets spéciaux sur la saga Twilight. Ce qui, sans choquer trop de monde je crois, est un peu triste quand on était avant sur du Robocop, du Starship Troopers, ou du… sérieusement, Howard the Duck ? Non bah j’ai rien dit.

Tout ceci nous amène à Mad God, projet pharaonique et fou d’un homme qui a passé sa vie à servir la vision des autres. D’abord lancé en 1990 puis avorté, ce projet de court-métrage devenu long en plusieurs parties financé par un Kickstarter est un délire totalement fou qui a donc mis exactement la durée de ma vie à venir au monde. Un projet qui naît d’un cauchemar qu’avait fait Tippett, où il se retrouvait face à un Dieu tout puissant dissimulé derrière un immense mur, et contre qui il faudrait lutter…

Le résultat ne pouvait qu’être chaotique, foutraque, bordélique, foisonnant, incompréhensible, fou, génial. Tout ça à la fois. L’impression de passer à côté de la moitié ce qu’il invoque tout en vivant le truc dans la chair ; de voir quelque chose qui viendrait illustrer véritablement le mot « incarné ». Mad God s’ouvre sur une représentation des plus connues dans la culture occidentale d’un Dieu et de son ire destructrice : la Tour de Babel. La punition divine pour cette tentative terrestre de toucher les cieux avait été d’inventer les langages, et ainsi rendre impossible la compréhension entre les humains. Ce à quoi Phil Tippett répond d’abord par un film entièrement muet, et largement opaque. Comme si le langage avait autant disparu que la compréhension entre les mondes.

Ses protagonistes, si l’on peut en dégager au sein de cet ensemble, sont des explorateurs et des scientifiques. C’est une affaire de découverte tous azimuts : vers les profondeurs pour le premier protagoniste, vers l’intérieur de la dissection pour les scientifiques, et vers l’horizon pour le dernier homme. Les paysages évoquent autant une industrialisation débridée et déshumanisante, au capitalisme fou, que des désolations d’après-guerre que ne renierait pas Jérôme Bosch.

Il est difficile de ne pas se laisser emporter par les images tant l’inventivité de Tippett déborde de chaque instant. Il y a des centaines de plans riches de milliers d’idées, et surtout une intelligence dans le mélange des technologies qui lui permet de tirer le meilleur de toutes les approches qu’il a su développer au long de sa carrière. Ainsi la stop motion et le marionnettisme sont associés à des effets numériques pour agrandir un univers qui n’a existé pendant trente ans que dans la tête – et le garage – de l’artiste.

On ne s’attendait évidemment pas, au vue de la genèse du projet, à une œuvre qui soit cohérente dans sa narration, ou du moins classique. Et pourtant malgré le foisonnement, qui cause aussi des faiblesses et un ventre mou (les séquences d’autopsie notamment), on se surprend à ne pas savoir distinguer ce qui a pu être conçu en 1989, et ce qui a été pensé seulement hier. Phil Tippett, après avoir passé sa carrière à se confronter aux dieux du panthéon du cinéma de genre, opère en quelque sorte une mise à mort des idoles ; à la fois une attaque frontale envers tous ceux qui l’ont employé, et une célébration de tout ce qui l’obsède et l’inquiète. Il faut le voir pour le croire… Amen ?

Mad God, un film de Phil Tippett diffusé à l’étrange festival 2021.

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