I Need a Ride to California : Gentle People with flowers in their hair

On associe souvent les noms de Morris Engel et Ruth Orkin à un film, Le Petit Fugitif, et un visuel, celui de son jeune héros joué par Richie Andrusco déambulant au beau milieu des attractions du pier de Coney Island. L’influence du film n’est depuis longtemps plus à démontrer, principalement sur la bande des Cahiers du Cinéma qui en tombe amoureux à sa sortie en 1953, Godard envoyant même une lettre au cinéaste pour lui demander de prêter à Raoul Coutard son modèle de caméra au poing. Truffaut lui non plus n’a jamais caché l’ascendance réelle du film d’Engel et Orkin sur la genèse des 400 Coups et celle de son jeune héros Antoine Doinel. Œuvre charnière dans l’histoire du cinéma indépendant américain, Le Petit Fugitif valut au duo, venu l’un comme l’autre du monde de la photographie, une reconnaissance critique fulgurante, consacrée par un Lion d’Argent à Venise.

Mais grâce au travail de restauration mis en lumière par un chatoyant coffret Blu-Ray édité par Carlotta sorti ce début mars, l’oeuvre d’Engel est enfin remise à jour. Tout d’abord, il met en avant non seulement Le Petit Fugitif, mais aussi les deux autres films composant une trilogie sortie dans les années 50 : Lovers and Lollipops (une des principales inspirations de Todd Haynes pour Carol, excusez du peu) et Weddings and Babies. Ensuite, il exhume des tiroirs une rareté précieuse : le quatrième long-métrage qu’Engel réalisa cette fois-ci en solo en 1968, I Need a Ride to California. Ce film, même les plus fins connaisseurs de l’œuvre de ce dernier (et on sait qu’ils sont nombreux à nous lire) en ignoraient jusqu’à il y a peu la teneur et ce pour une raison très simple : I Need a Ride to California n’est jamais sorti en salles du vivant d’Engel, décédé en 2005. Il aura fallu 2019 et une exposition menée par le MoMA (le Museum of Modern Art) de New York pour le voir ressurgir des oubliettes en version restaurée. Sous l’impulsion de Mary Engel, fille de Morris et Ruth (unis à la ville comme à la scène comme dit le proverbe), qui gère aujourd’hui les droits et le patrimoine parental, les cinéphiles américains ont pu découvrir un objet qui tranche assez radicalement des trois premiers films de son réalisateur, et auquel on a envie de s’intéresser tout particulièrement.

I Need a Ride to California reprend certes les ambitions aussi bien photographiques que sociologiques (voire anthropologiques) du Petit Fugitif, Lovers and Lollipops et Weddings and Babies, mais avec une nouveauté, la couleur, là où les précédentes œuvres du tandem Engel/Orkin se distinguaient par leur classieux noir et blanc. Compagnon de route indispensable de l’époque du Petit Fugitif (au point qu’il est aujourd’hui crédité quasiment à égalité des deux autres au générique du film), le scénariste Raymond Abrashkin alias Ray Ashley n’est lui non plus pas de la partie, lui qui fut emporté par la maladie de Charcot en 1960. Et surtout, le film permet de voir le cinéaste se frotter non plus à la société américaine des années 50, mais celle de la décennie suivante, celle des hippies et du flower power, qu’il va filmer avec son 35mm dans sa ville, New York.

Celle qui a besoin d’aller en Californie en l’occurrence ici, c’est Lilly (jouée par une actrice non professionnelle, Lilly Shell, dont ce sera le seul film), une jeune californienne qui décide de s’installer à New York à la recherche d’elle-même au beau milieu de la communauté hippie de la ville. Lilly est bohème, libre, artiste dans l’âme, elle marche à pieds nus dans la rue, porte une robe blanche légère et une couronne de fleurs dans les cheveux. Elle s’entiche du jeune homme avec lequel elle partage son appartement, Rod, joué par Rod Perry, dont c’est le premier rôle au cinéma mais qui connaîtra lui une petite carrière d’acteur derrière, marquée par quelques premiers rôles dans des films de blaxploitation et un des rôles principaux de la série S.W.A.T., qui donnera lieu à une inénarrable adaptation au cinéma en 2003 avec Colin Farrell et Samuel L. Jackson, puis à un remake sériel en cours de diffusion sur CBS (mais on s’éloigne un peu là).

What You Did Last Summer

Ce dont on ne s’éloigne pas en revanche dans I Need a Ride to California, c’est de l’esprit de cinéma-vérité qui se dégage du film, qui n’égarera pas ceux qui ont pu voir les précédents films d’Engel. À travers un montage tout en syncopes et en ellipses à la musicalité très marquée (la bande-son composée par le pianiste Rolf Barnes tient une place primordiale dans le film), le cinéaste filme à fleur de peau son héroïne lâchée dans la grande jungle de New York, vivante et bouillonnante, capturée dans toute sa complexité. Car loin d’être une œuvre de hippie par des hippies pour des hippies, I Need a Ride to California saisit aussi en creux les angoisses, les tensions, mais aussi les dérives qui se dessinent déjà dans les milieux de la contre-culture new-yorkaise et de ses communautés expérimentant ses idéaux politiques, moraux et sexuels. Parfois très léger et gracieux, le film sait aussi se montrer très dur et cru, oscillant entre le rêve commun d’une société meilleure, l’épanouissement personnel que Lilly en tire mais aussi les failles et les zones d’ombre qui se dissimulent derrière les idéaux idylliques.

Loin de l’esprit volontiers enfantin et léger de la trilogie des années 50 (malgré la complexité des sujets que ces films pouvaient aborder), I Need a Ride to California relève d’une approche beaucoup plus mature, d’autant plus pour un film tourné non pas postérieurement, mais en plein cœur de l’ère du Summer of Love. À la fois prolongation de questionnements artistiques et sociaux et contre-point plus « adulte », I Need a Ride to California peut apparaître plus mineur et inconséquent, ce qu’il est probablement, mais il est un addendum assez fascinant dans une œuvre chiche en quantité mais riche en apports esthétiques.

Si la restauration technique orchestrée par Carlotta s’avère particulièrement soignée (I Need a Ride to California proposant même une version Blu-Ray en 4K, là où les autres films « plafonnent » au 2K), le coffret Outside regroupant l’intégralité des quatre films se distingue aussi par la richesse et l’exhaustivité assez fascinante de ses bonus. Car si l’on peut notamment y retrouver de nombreuses vignettes documentaires, archives de tournages et autres interviews télévisées, on peut aussi y découvrir plusieurs courts-métrages réalisés par le tandem Engel/Orkin, et même des spots publicitaires réalisés au début des années 60 pour la télévision américaine (dont une pour une célèbre marque de biscuits couleur noir charbon et blanc). Si avec ça, vous n’y trouvez pas votre compte…

I Need a Ride to California de Morris Engel, avec Lilly Shell et Rod Perry, à découvrir dans le coffret Outside édité par Carlotta, disponible depuis le 10 mars 2021

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