The Nest : les dindons de la farce

Multi récompensé à l’édition 2020 du festival de Deauville, The Nest de Sean Durkin s’est niché dans les écrans français avec une sortie sur Canal + ce 10 février 2021. Second long-métrage de son réalisateur qui avait déjà mis en scène le très intéressant Martha Marcy May Marlene, The Nest poursuit les thèmes du monsieur, attaché à l’idée d’inadaptation, de croyances en le bien fondé de certains modèles de société, de bonheur dans le leurre. Mais là où The Nest est encore plus passionnant que ce premier film c’est parce qu’il ne prend pas le décor d’une secte religieuse, mais celui des années 80 et du triomphe du capitalisme, de l’étouffement et de l’usurpation de la contre-culture plus révolutionnaire. Rory (Jude Law) et Allison (notre déesse à touste Carrie Coon) sont mariés et vivent aux États-Unis mais ils (ou plutôt il) décident de déménager dans un manoir en Angleterre pour le bien de la carrière d’entrepreneur de Rory. Tels des oiseaux, nos personnages volent au-dessus de l’Atlantique pensant y trouver un temps plus chaud pour les affaires, tout en faisant l’autruche sur leur incapacité financière à mener une telle vie.

Ils ont l’air gais comme des pinsons.

On pourrait dire que c’est dès lors qu’ils arrivent dans ce manoir si grand, si chuintant, que les problèmes s’amènent ; mais ce que Sean Durkin tend à montrer c’est que la famille est déjà dysfonctionnelle et dans le mensonge depuis longtemps. Au générique, une musique inquiétante filme une devanture de maison de banlieue américaine, et les personnages sont filmés dans des couleurs froides, avec distance, à l’image de toute la suite du long-métrage : ils sont toujours mis en scène de très loin et toujours surcadrés dans des fenêtres, des parebrises, comme s’ils étaient sur une scène de théâtre, coincés dans le rectangle de la représentation et loin des spectateurs. Souvent décadrés, souvent immobiles, ils sont dans une position paradoxale, à la fois enfermés dans des cases mais incapables d’en prendre la possession. Les tourtereaux se prennent le bec dans un nid trop grand pour eux. Les rares gros plans qui s’attardent quelques fois sur les visages les montrent pleins de doutes, et fatigués, des soubresauts de vulnérabilité que nous ne sommes pas supposés voir, même assis au premier rang. Les personnages jouent au riche, ce sont des acteurs : fière comme un paon elle enfile un manteau de fourrure trop cher comme on se revêt de son costume de reine, lui choisit un manoir se voyant dans un décor.

L’échec de cette famille n’est donc pas une surprise et les jeux sur les codes de l’horreur et du thriller qui s’infusent dans les plans sont là pour rendre le spectateur complice. Le point de vue souvent extérieur fait penser à celui subjectif des tueurs ; les silences qui s’imposent dans la grande maison ne rendent que plus effrayant le moindre craquement ; les animaux tombent malades comme si une malédiction rongeait les êtres vivants. Ce film parle de tueurs, de prédateurs, de rapaces. Rory est un blanc-bec dont le métier est extrêmement flou, il est trader, entrepreneur, ne parle qu’en achats fictifs, réfléchit selon un argent imaginaire faisant de ce système de profit un poison obsédant, invisible, qui s’apparente à une secte qui ne fait pas croire en un Dieu mais en la Réussite. Rory et Allison suivaient les règles du jeu de l’american dream puis ils ont essayé la version européenne comme des comédiens qui changent de pièce lorsque la tournée est trop longue, ne réalisant pas qu’ils répètent en boucle la même chose comme des perroquets. Mais parfois, la représentation peut battre de l’aile.

Un peu d’alcool pour avoir un coup dans l’aile

Le film joue là avec deux regards différents. D’un côté il y a Allison qui se rend compte qu’elle s’est faite prendre à son propre jeu ; et de l’autre il y a Rory, aveuglé par sa foi, qui refuse de baisser les rideaux et ne veut pas s’arrêter jusqu’à s’en brûler les ailes. Ce n’est pas un film sur une famille qui est vouée à se séparer mais sur une famille qui ne joue plus dans le même film avec un quadruple climax où la grande sœur se crée son teen movie pour raviver la contre-culture décimée, le père sa tragédie en errant dans tout Londres avec des convictions désuètes et trop fortes, tandis que la mère clôt son drame bourgeois dans une exagération alcoolisée, avec son aspect touchant et ridicule et que le petit garçon tremble comme dans un film d’horreur. Ainsi, The Nest manipule avec brio tous les registres pour montrer que, finalement, quoi qu’on écrive et que l’on fasse, les sociétés capitalistes ont construit des nids géants dont ne peut jamais réellement sortir et dans lesquels on est tous obligés d’être acteurs.

The Nest, un film de Sean Durkin, disponible sur Canal +.

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