Aya et la sorcière : cinéma ri »kiki »

Beaucoup de journalistes de la presse cinéma s’étaient empressés d’acter la mort du studio Ghibli en 2014. Nous en faisions partie, puisqu’après tout ce métier consiste en grande partie à faire de grandes déclarations souvent présomptueuses et qui par accident, de temps en temps, font mouche.

Mais en 2014, Hayao Miyazaki venait de prendre sa retraite, et l’échec (commercial, car cela reste un bon film) de la dernière sortie de Yonebayashi, Souvenirs de Marnie, semblait annoncer la fin d’une ère. Entre temps ce dernier a quitté le navire et fondé son propre studio avec une grande partie des équipes de Ghibli. Ainsi est né le studio PONOC, qui a à son actif un long métrage peu réjouissant (Mary et la fleur de la sorcière), et trois courts-métrages inégaux visibles sur Netflix. Leur grand succès aurait dû advenir à l’été 2020 suite à la réalisation d’un court métrage en collaboration avec le Comité International Olympique en vue des Jeux de Tokyo, qui n’ont pas eu lieu (et n’auront certainement pas lieu du tout, puisque passé 2021 la ville les perdra).

Bref, vous l’aurez compris, entre les déserteurs et les retraités, il n’y avait plus trop grand chose à espérer de Ghibli. C’était sans compter sur l’énième craquage slip de papy Miyazaki, qui comme on peut le voir dans le documentaire Never-Ending Man décide encore une fois d’annuler son départ en retraite. Et voilà qu’il réalise un court-métrage pour le musée Ghibli. Pour l’occasion, il recrute tous un tas de jeunes animateurs et se tâte même à expérimenter avec la 3D… mais rebrousse chemin et se lance sur un projet fou, un film testament à destination de son petit fils qu’il risque, soyons honnêtes, de ne jamais terminer.

Aujourd’hui, Ghibli travaille à plein temps sur ce projet, mais ils continuent aussi de faire des petits trucs ici ou là, notamment des publicités pour la télé. Et c’est alors que cette histoire de 3D revient sur le tapis. Le père Miyazaki encourage son fils Goro à adapter un roman de l’autrice Diana Wynne Jones (Le Château Ambulant), et ce dernier se lance dans l’aventure avec l’aval du producteur Toshio Suzuki. Très rapidement, il empêche les vétérans du studio d’intervenir et laisse les jeunes, qui selon lui maîtrisent mieux tout ce qui touche à l’animation 3D par ordinateur, seuls maîtres à bord. Et voilà comment on se retrouve avec le téléfilm Aya et la Sorcière, diffusé en ligne lors du Gerardmer 2021.

Meh.

Autant de paragraphes pour éviter de parler du film… Car raconter tout cela est bien plus intéressant que de discuter de cette production hélas sans grand intérêt. On sent pourtant rapidement un potentiel indéniable dans l’histoire proposée : Aya est une enfant de sorcière abandonnée dans un orphelinat par sa mère suite à un étrange conflit jamais expliqué entre consœurs adeptes des manches à balai et des sortilèges. Très maline, Aya sait manipuler son entourage et mener tout son monde à la baguette, ce qu’elle tente de faire également lorsqu’elle est adoptée par une femme qui se révèle être une sorcière et son ami démon. C’est le caractère si particulier de cette enfant qui aurait pu donner du charme à l’histoire : elle n’a rien d’une ingénue et parvient pourtant à être très attachante. On ajoute à ça une excellente et surprenante bande-son puisqu’il est aussi question d’un groupe de rock entre sorcières dans le film… Mais hélas, cela ne suffit pas.

Plutôt que d’une histoire construite, on a l’impression d’assister à une succession de sketchs plus ou moins réussis mettant en scène les péripéties magiques d’Aya, tandis que le lore de l’univers (Qui sont les sorcières ? Qui est sa mère et pourquoi l’a-t-elle abandonnée ? Comment fonctionne la magie dans ce monde ? Quels liens entre la magie et la musique ?) est à peine effleuré. Au point où la conclusion du film est si précipitée et expédiée à la va-vite qu’on dirait qu’ils n’avaient plus de place pour terminer leur histoire. Un peu comme quand on écrit sur une bannière et qu’on commence par écrire les lettres bien trop grosses et les dernières sont minuscules pour avoir la place de les rentrer… (je sais que c’est une blague John Mulaney, me tombe pas dessus Baptiste Lecaplain Copycomic).

On aurait pu pardonner beaucoup à ce film si au moins l’animation était jolie, mais ce n’est pas le cas. Ce n’est pas en soi la 3D qui est un souci, le dernier film de Lupin III avait su montrer les possibilités du médium, c’est la pauvreté des textures, l’absence de profondeur dans la lumière, et surtout le manque de vie dans les mouvements. Quand on parle de cinéma d’animation, c’est cette vie que l’on recherche, mais on n’en trouve aucune ici. À croire que le père Miyazaki a réquisitionné tous les artistes de talent sur son film pour ne laisser que les miettes du studio à son fils… Dommage, donc. On continuera d’attendre pour le dernier véritable film Ghibli. Et en attendant, revoyez plutôt Kiki.

Aya et la sorcière, un film de Goro Miyazaki. Diffusé au festival Gerardmer en janvier 2021.

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