Un seul être vous Mank…

Et le cinéma est dépeuplé. Manipulation hasardeuse d’une citation connue, mais vous m’accorderez l’acrobatie stylistique pour le propos. Car il faut bien le dire, David Fincher nous a MANKé (promis on arrête les jeux de mots nuls ici) depuis Gone Girl. Le septième art n’est jamais trop pareil sans lui, c’est pourquoi l’arrivée de ce nouveau film sur Netflix (hélas, diront celles et ceux qui – à raison – auraient voulu en profiter en salles) tombe à point nommé. Mais si le film ne sort que maintenant, il faut remonter plusieurs décennies dans le temps pour en comprendre les origines.

Genèse du projet

Car le nouveau projet du réalisateur de génie, qui a su s’installer à Hollywood après avoir révolutionné les terres des clippers aux côtés de Madonna (l’une devant la caméra, l’autre derrière, les deux sous les draps), a beau arriver sur Netflix en décembre de l’année 2020, il remonte à loin. Très loin. Je dis ça pour qu’on se sente bien vieux en lisant l’article. C’est au début des années 90 que Jack Fincher, le paternel autrefois journaliste (rédacteur en chef de Life Magazine) et encore cinéphile absolu devant l’éternel, se retrouve à la retraite. Il s’était essayé à l’écriture de scénarii avant, comme en témoigne son fils dans divers entretiens (celui de Première est *chef’s kiss*), faisant naître en David un immense respect pour la profession ainsi qu’une conviction inébranlable : ne jamais devenir scénariste, c’est bien trop infernal. (le rédacteur de Cinématraque tape ces lignes en versant quelques larmes, lui-même atteint de ce mal terrible et incurable).

Ensemble donc, peu après le tournage d’Alien 3, Jack et David décident de s’attaquer à Citizen Kane. D’abord parce que c’était le plus grand film de tous les temps selon le père (et beaucoup d’autres, on va pas se mentir), mais aussi parce que le fils s’était intéressé à l’essai Raising Kane de Pauline Kael (considérée à juste titre comme une des plus grandes critiques cinéma de la brève histoire du septième art), qui avait déclenché les passions dans le tout Hollywood puisqu’il remettait en cause la paternité de l’œuvre. Le sujet est parfait : le réalisateur David Fincher se lance donc dans un projet avec le scénariste et paternel Jack Fincher, qui va mettre en lumière une plume de l’ombre et déboulonner la statue de l’icône Orson Welles.

Pourquoi alors faut-il attendre 30 ans voir le projet enfin aboutir ? Toujours dans Première, le fils explique que son père et lui se sont renvoyés la balle pendant des années à faire évoluer le scénario, qui ressemblait d’abord à un pamphlet dénonçant tout ce que peuvent vivre les scénaristes dans l’industrie, avant d’aboutir sur un vrai personnage autour de la figure mélancolique d’Herman Mankiewicz. Le projet a failli voir le jour en 1997 puis est tombé à l’eau. Quand enfin David Fincher réussit à obtenir de Netflix de le produire, fort du succès retentissant de ses différents projets pour la plate-forme de streaming, Jack Fincher a déjà passé l’arme à gauche depuis longtemps. Un pari étonnant et totalement paradoxal puisque le réalisateur s’assure la sortie la plus démocratique de sa carrière – Netflix ayant envahi tous les foyers de la planète – pour son film le plus opaque, exigeant, et sans doute personnel.

Amanda Seyfried impériale en Marion Davies, rivalisant d’esprit et de mélancolie avec le Mank de Oldman.

Cinéma exigeant

Car si Fincher se targue d’avoir créé une œuvre qui ne soit pas réellement un biopic ni même son point de vue authentique sur l’affaire Welles/Mank (le cinéma l’intéresse, pas la déclaration d’intention), force est de constater que Mank s’apprécie certainement en ayant connaissance du contexte qui entoure son histoire. Cela veut dire être familier de Citizen Kane et de Welles, mais aussi du système hollywoodien de l’âge d’or, de la personnalité publique et politique de Louis B. Mayer lorsqu’il était à la tête de la MGM, de la figure emblématique de William Hearst, inspiration prétendue mais toujours démentie pour le Kane du film, et de sa maîtresse Marion Davies…

Au fond, pourquoi Fincher ne pourrait-il pas se permettre cette exigence ? Après tout ce qu’il a accompli en 30 ans, il semble lâcher les rênes et s’être autorisé une œuvre qui ne recule devant aucune complexité. Surtout, l’univers dans lequel il inscrit ce scénariste qui demande qu’on l’appelle simplement « Mank » sert à sublimer ce qui restera sûrement comme un des plus beaux personnages de cinéma de sa filmographie. Gary Oldman, impérial, conte toute l’aigreur d’un homme qui a toujours su qu’il était plus intelligent que les autres, et qui a accepté de « servir le mal » en passant de la scène théâtrale de New York aux backlots mafieux du grand air californien. Son spleen, son alcoolisme et son humour sardonique en font une grande figure romantique comme on a peu l’occasion de voir chez Fincher. Un héros de la désillusion du 19ème siècle perdu dans un 20ème encore plus noir que le précédent.

Rétablir la vérité ?

C’est aussi en cela que Mank s’inscrit dans un contexte extrêmement précis : il faut comprendre pourquoi Herman J. Mankiewicz, scénariste à une époque où le métier était encore plus mercenarisé qu’aujourd’hui, se fichait complètement d’être crédité pour son travail. Contrairement à certains de ses camarades dans le film, il n’est pas du tout impliqué dans la Writer’s Guild qui vient de naître ; il se contente de flotter d’un lieu à l’autre, lançant une idée géniale ici (le monochrome du Kansas VS les couleurs du pays d’Oz, c’est lui) puis partant se bourrer la gueule là.

Et surtout, il faut comprendre pourquoi cela a changé avec Citizen Kane. Pourquoi soudain, le scénariste dandy se prend l’envie d’être reconnu pour son travail ? A titre personnel, David Fincher a un avis relativement tranché sur la question de la pérennité de Citizen Kane : il trouve qu’on fait encore trop mousser le jeune et présomptueux Orson Welles et que les autres acteurs (au sens d’agissants) autour du film méritent d’être reconnus aussi. Tout simplement parce qu’en tant qu’artisan et amoureux de son métier, Fincher n’aime pas voler le spotlight de ses camarades de jeu.

Mais il serait trompeur de penser que le réalisateur entreprend alors de redonner à César ce qui appartiendrait à César. Pour lui seule la vérité du cinéma compte, et ici elle n’est autre que celle d’un homme. Herman J. Mankiewicz, qui face à la folie du monde se découvre enfin le courage d’écrire le vrai. Voilà pourquoi le scénariste veut soudain être reconnu pour son travail : il a écrit quelque chose en quoi il croît.

Putain de merde, le cinéma.

Cinéphilie oui, mais cinéphilie politique

Cette vérité qui frappe Herman dans le film, c’est celle d’une responsabilité morale de l’art face au réel. C’est ici que Mank atteint son sommet, puisqu’en mettant son esthétique au service du passé hollywoodien, David Fincher discourt – comme toujours – sur notre époque. A cet égard, le cinéaste n’a sans doute jamais été aussi frontal qu’ici dans l’expression de sa cinéphilie. Pas seulement dans le portrait qu’il fait du grand Hollywood sulfureux, mais aussi et surtout dans la manière qu’il a de s’emparer d’une imagerie et d’une dynamique tout à fait particulière. Si les emprunts à Citizen Kane sont nombreux et évidents, on ne peut passer sous silence l’influence évidente du All About Eve de Joseph L. Mankiewicz, frère de Herman (qui apparaît aussi dans le film), accessoirement un des plus grands réalisateurs et scénaristes de l’histoire. Revoyez le film, le personnage de Lloyd Richards est beaucoup trop proche du « Mank » de Gary Oldman pour que cela soit un accident.

Formellement aussi, Fincher sait employer l’incroyable directeur de la photo Erik Messerschmidt (Mindhunter, Legion, Fargo…) pour capturer l’essence d’un Hollywood plus proche du mausolée que d’un Walt Disney Studios, et l’ancrer dans son style inimitable qui va vers la recherche d’une efficacité absolue. On retiendra à ce sujet plusieurs sommets de maîtrise qui prennent place dans la demeure du grand magnat William Hearst interprété par Charles Dance dans le film : deux scènes de réunions mondaines. La première pose les liens entre l’industrie du divertissement et les sphères politiques, en laissant une dizaine de personnages échanger et passer des sujets les plus triviaux (ce qu’il y a de bien au cinéma en ce moment) aux plus graves (Hitler est au pouvoir, les Allemands mettent les juifs dans des camps) sans sourciller. La seconde est un monologue de Herman J. Mankiewicz qui refuse enfin le rôle qu’il est donné lui-même : le bouffon du roi.

C’est dans le fond et dans les zones d’ombres de son noir et blanc que Mank dissimule une trame politique extrêmement sévère et moderne ; lorsque MGM et Louis B. Mayer se mêlent des élections afin d’empêcher l’avènement du progressisme en Californie et préserver le status quo. Lorsque le cinéma s’empare des codes de l’information pour les piller et se faire passer pour le réel, il devient l’ancêtre terrible et trop actuel des fakes news… Le cœur du film est ici, car c’est là que celui du protagoniste se brise.

Comment alors se venger de la fiction qui se fait passer pour du réel ? Fincher donne la réponse en un film : s’emparer du réel et la faire passer pour fiction. C’est tout ce que raconte le plan final : un cinéma qui même lorsqu’il fait semblant de parler de lui, ne parle que de nous. Oui, c’est indéniable : il nous avait manqué.

Mank, réalisé par David Fincher et écrit par Jack Fincher, avec Gary Oldman, Amanda Seyfried, Charles Dance, Lily Collins. Sortie sur Netflix le 4 décembre 2020.

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