Été 85 : Chercher le garçon, trouver son nom

Il fallait bien un nouveau film de François Ozon pour nous sortir de la torpeur dans laquelle les salles de cinéma sont encore plongées en ce début d’été. Encore goguenardes suite aux trois mois de confinement, elles commencent à assister au retour timide en salles des spectateurs encore pas tout à fait prêts pour certains à l’idée de remettre 14 balles pour aller voir Ducobu 3 dans une salle climatisée. Et puisque Tenet joue à cache-cache le temps pour David Fincher de terminer le tutorial de Fortnite, il fallait bien que l’enthousiasme cinéphile renaisse par la France. Ça tombe bien, le meilleur cinéaste français en activité (formulation qui expose très clairement que c’est pas l’heure d’en faire un débat) a un nouveau film dans sa besace. Et il faut dire qu’on l’attendait chaudement cet Été 85. Déjà parce que son réalisateur nous avait laissé sur le terrassant Grâce à Dieu, l’un des plus beaux et gros joyaux de la couronne, véritable film-cathédrale. Ensuite parce que le film s’annonçait comme l’une des têtes d’affiche les plus hypées du Festival de Cannes édition 2020 en compagnie de The French Dispatch de Wes Anderson, avant que le confinement n’ait raison de ladite édition. Enfin parce que merde, Ozon est de retour, ça se suffit en soi.

Été 85, son (déjà !) dix-neuvième long-métrage, est librement adapté d’un roman pour jeunes adultes d’Aidan Chambers, La Danse du coucou, une lecture d’adolescence du réalisateur, qui décide donc pour la mettre en images de reconstituer la sienne. Posant sa caméra au Tréport, il filme la rencontre d’Alexis dit Alex (Félix Lefebvre, vraie révélation), un ado au passé un peu troublé et fasciné par la mort, et de David (Benjamin Voisin, nouvelle petite coqueluche belle gueule du cinéma français remarqué ces derniers mois dans Un vrai bonhomme et surtout l’excellent La Dernière Vie de Simon), séduisant et charismatique électron libre, qui tient une boutique d’articles de pêche avec sa mère (Valeria Bruni-Tedeschi) depuis la mort de son père. Le temps d’un été, les deux garçons vont s’attirer, se tourner autour, jusqu’au point de non-retour…

Quand vient la fin de l’été

Spoiler ou pas les événements d’un Été 85 est un débat au fond assez futile puisque ces derniers sont révélés dès la première scène du film mais jouons le jeu tout de même. L’intrigue d’Été 85 compte de toute manière moins que la manière dont Ozon l’empoigne pour filmer la naissance du désir chez un garçon avant tout fasciné par la mort. Le choix de l’époque et surtout de l’ambiance musicale y contribue, l’ombre de The Cure et de son leader Robert Smith planant constamment sur le film (qui devait s’appeler à l’origine Été 84 avant d’être « décalé » un an plus tard pour coïncider avec l’année de la sortie de l’album Head on the Door et du morceau In Between Days, omniprésent dans le film). Film d’aspect (vestimentaire entre autres) mais aussi empreint de philosophie new wave, voire New Romantics, Été 85 est un témoignage intime de la part de son réalisateur, qui signe à travers l’adaptation d’un autre l’une de ses œuvres probablement les plus personnelles. Et ce moins par ce que le film raconte que par la manière dont il le fait.

Pour l’œil averti amateur du cinéma de François Ozon, Été 85 aura des allures de digest de sa filmographie, tant le film condense toutes ses obsessions thématiques, du désir (plus ou moins) réfréné au travestissement en passant par le poids du secret face aux conventions sociales ou la pulsion mortifère. Même la présence de têtes connues de son cinéma, de Valeria Bruni-Tedeschi à Melvil Poupaud, sont là comme une forme de patronage rassurant. Formellement aussi, Été 85 se prend à jouer avec les codes formels et visuels, investissant ici le teen-movie estival comme le méconnu Sitcom déconstruisait l’esthétique du format télévisuel ou comme Huit Femmes inventait le whodunit musical. Imprégné de toute une culture cinématographique transmise par le réalisateur à ses jeunes acteurs (le film rend hommage aux Roseaux Sauvages de Téchiné comme à My Own Private Idaho de Gus van Sant, mais aussi à Un été 42 de Robert Mulligan), Été 85 oscille en permanence entre la chronique adolescente et le drame psychologique sans qu’aucune lourdeur ne vienne imprégner l’un ou l’autre plateau de la balance. Le résultat, généreux et référencé à souhait, n’est pas non plus sans évoquer pendant ses ballades en mer une sorte de Plein Soleil où la tension sexuelle se serait vraiment instaurée entre Maurice Ronet et Alain Delon.

Il exsude toujours du cinéma de François Ozon cette aisance naturelle à opérer à travers les ruptures de ton et les subversions des tropes, pour mieux creuser la patine de ses films sans céder à l’ironie, ni à certains réflexes que ses sujets pourraient engendrer. Il s’en dégage une forme de naïveté (les voix offs, Rod Stewart…) qui pourrait confiner à la caricature si elle n’était pas le reflet d’une sincérité adolescente à fleur de peau. Un peu plus gauche et boiteux que les magnum opus du cinéaste, Été 85 transpire l’oeuvre mineure, mais l’oeuvre mineure bien faite, la lettre d’amour d’un adolescent transi d’intranquillité. Ça ne nous consolera pas du très probable report de Tenet à octobre prochain, mais ça vaut bien le coup de retourner dans les salles obscures pour ceux qui ne l’ont pas encore fait (avec vos masques, bordel !)

Addendum de la rédaction, vous pouvez désormais voir le film en DVD (il sort le 17 novembre) pendant que les salles sont fermées. Vous y trouverez quelques bonus intéressants sur la création du film… Notamment les images des répétitions pour la scène de danse, des scènes coupées et des essais pellicule 16mm et 35mm. De quoi prolonger le plaisir.

Été 85 de François Ozon avec Félix Lefebvre, Benjamin Voisin, Valeria Bruni-Tedeschi, en salles le 14 juillet et en DVD le 17 novembre

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