ADN : se fuir pour mieux se retrouver ?

J’aurais dû écrire sur ADN depuis un bout de temps déjà, puisque j’ai découvert le film lors des séances cannoises du dernier Festival de Deauville, en septembre dernier. J’ai patienté, par manque de temps, naviguant entre les autres avis sur le film, évoquant un nouvel « égo-trip » de sa réalisatrice, Maïwenn. Puis tout le monde a réagi à l’une des interviews de cette dernière, publiée dans Paris Match, où elle tient des propos véhéments envers les militantes féministes, le fait d’être sifflée dans la rue, ou encore à propos du geste d’Adèle Haenel en réaction à la victoire de Roman Polanski aux César. Je ne m’épancherai pas davantage là-dessus mais grosso-modo : j’étais très emmerdé.

Très emmerdé parce que, d’un coup, je n’avais plus aucune envie d’écrire sur ADN. Parce que je rejetais purement et simplement tous ces propos, n’étant – visiblement – pas du tout du même avis. Mon problème, c’est que j’ai aimé le film. Malgré quelques imperfections, quelques errances, j’ai profondément aimé. Et j’y ai retrouvé énormément de choses que j’ai pu éprouver, venant balayer l’idée que tout film de Maïwenn serait forcément égocentrique, réalisé par elle, écrit par elle, avec elle, à propos d’elle, sur elle, pour elle. Parce qu’au cœur d’ADN se tient l’idée de ce que l’on est, d’où l’on vient, et de comment la perte d’un être cher peut profondément nous transformer.

On peut dire qu’ADN est un égo-trip au sens propre du terme, puisque cette histoire, c’est bien celle de Maïwenn qui, à la mort de son grand-père, ne trouvait plus de sens à sa vie. Ici, son alter-ego est Neige, divorcée et mère de trois enfants. Le décès d’Emir, grand-père maternel, rassemble autant la famille de Neige qu’il ne la divise, ravivant les rancœurs et les rapports difficiles. Mais il provoque surtout chez Neige une crise identitaire : elle décide de retracer ses origines… en espérant se retrouver elle-même.

Dans un premier temps, ADN a presque tout d’un film choral. On y découvre une famille qui se réunit autour du grand-père, en maison de retraite, sans s’attendre à ce qu’ils partagent ensemble leurs derniers moments. Neige. Ses enfants. Sa mère (incarnée par Fanny Ardant). Sa sœur (Marine Vacht). Son neveu (le jeune Dylan Robert, César du meilleur espoir masculin pour Shéhérazade de Jean-Bernard Marlin). Sa tante (Caroline Chaniolleau). Et bien d’autres encore qui se mêlent à la danse. Le grand-père (Omar Marwan), c’est leur roc, leur repère. Celui grâce à qui on oublie tous les tracas dès qu’on le voit, malgré sa maladie : « c’est ton grand-père qui faisait que l’on était une famille« , dit-on même ouvertement.

L’inconvénient avec le deuil, c’est que l’on a beau l’affronter tous ensemble, chacun a sa façon de l’appréhender. Telle est la plus grande réussite de Maïwenn, qui sait toujours aussi bien filmer les groupes, restituer un sentiment d’unité avant de le troubler par le conflit. La mort du grand-père donne lieu aux scènes inévitables, de l’organisation des funérailles aux pompes funèbres à la célébration en elle-même. Des lieux communs que l’on sera tous amenés à vivre, un jour ou l’autre. On retrouve dans ces scènes la même dynamique de groupe, la même mise en scène nerveuse que dans Polisse, où un groupe de flics rendait floue la frontière entre le professionnel et le privé, et ou là aussi, les conflits étaient nombreux. On pourrait trouver totalement stupide de voir une famille s’écharper pour savoir de quel bois sera fait le cercueil du grand-père, ou de quelle couleur sera le tissu qui en ornera l’intérieur. Tout le monde est là, dans un même cadre resserré et anxiogène, à s’envoyer des piques, approuver, désapprouver, apporter son grain de sel, alors que la gravité de la situation attendrait peut-être plus de calme. Idem pour les discours lors de la cérémonie, qui sera là, qui fait quoi… Je vous avais déjà dit à quel point En avant de Pixar résonnait en moi pour ce que j’ai pu vivre il y a deux ans, et bien ADN a ravivé les mêmes souvenirs. Le même sentiment d’absurdité profonde face à ces situations. À tel point qu’au départ, j’ai pensé me lever et partir tant la sensation de vécu était folle. Mais je me suis accroché, décidé à (re)partager tout ce que ces personnages vivaient, en totale empathie avec une souffrance commune.

L’ennui, c’est que passé ces premiers moments du deuil, une grande partie de cette famille disparaît pour que l’on se concentre sur la quête d’identité de Neige. Peut-être est-ce aussi parce que, comme on l’a dit précédemment, chacun a sa façon de réagir par la suite. Mais il est un peu regrettable de voir certains personnages complètement oubliés ou à peine brossés : le très prometteur Dylan Robert disparaît complètement, on ne parvient jamais vraiment à poser les mots sur la relation qui unit Neige au personnage de Louis Garrel (le synopsis du film nous dit que c’est son ex, ok, mais on ne comprend pas trop s’ils sont ensemble, plus ensemble, car rien n’est explicite dans le film) et la relation entre Neige et sa sœur reste un peu floue. Aussi, Neige a toujours énormément de chance dans ses démarches administratives, esquivant bien souvent les délais et les procédures compliquées. Mettez donc Maïwenn et Virginie Efira dans la même pièce, on verra qui en sort la première… puisque la seconde a beaucoup moins de chance avec l’administration dans le Adieu les cons d’Albert Dupontel ! Toute cette quête se déroule – presque – comme sur des roulettes, la seule difficulté donnant lieu à une scène fantasmée façon Inception et totalement barrée, avec le père de Neige et ses trente-six serpents.

Et pourtant, malgré ces défauts, la quête de Neige demeure particulièrement intrigante. Avant même le décès de son grand-père, celui-ci demeurait pour lui un modèle, à tel point qu’elle a déjà cherché à retracer toute sa vie, pour le comprendre lui, mais aussi comprendre d’où elle vient. Pour parer la dépression, c’est dans l’exploration de son ADN qu’elle se plonge, au sens propre comme au figuré : une analyse sanguine et explorer l’histoire. Neige est aussi une femme qui porte des lentilles de couleur marron pour cacher le bleu naturel de ses yeux, et sans doute se sentir plus proche de ses racines. Telle est donc son obsession : renouer avec l’Algérie, avec elle-même, en espérant faire son deuil. Peut-être que cette quête est un peu plus imparfaite en elle-même dans le film, peut-être est-ce là aussi ce que certains considéreront comme un égo-trip, mais cela reste un besoin nécessaire, viscéral.

ADN, de Maïwenn. Avec Maïwenn, Fanny Ardent, Marine Vacht, Louis Garrel, Dylan Robert… Sortie française le 28 octobre 2020.

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