CineComedies 2020 : Des lendemains qui rient

Vous n’êtes pas sans le savoir, les filières de la culture traversent une passe compliquée, touchées de plein fouet par les retombées de la pandémie de COVID-19 qui dure depuis plusieurs mois. Et comme le box-office, tout comme Donald Trump, ça ne se rétablit pas avec deux cachets d’hydroxychloroquine, le retour à la normale s’annonce plus que complexe. De James Bond à Dune, de Wes Anderson à Marvel, tous les faiseurs de pluie et de beau temps ont décidé de faire ce que l’on aimerait tous faire : tirer un trait sur 2020 et passer directement à l’année prochaine. Locomotives commerciales essentielles pour la bonne santé des salles quoi qu’on en pense (on vend nettement moins de popcorn et de Magnum amandes chocolat au lait auprès du public d’Hong Sang-soo et d’Emmanuel Mouret), leur absence laisse planer au-dessus d’elles le spectre inquiétant de la désertion des salles. Si la riposte s’est organisée dans le sillage de Tenet, celle-ci n’a pu durer qu’un temps, le très beau blockbuster-palindrome de Christopher Nolan n’ayant pas su fédérer derrière lui une industrie confrontée au désastre sanitaire outre-Atlantique empêchant la réouverture des salles à l’échelle du pays.

Alors on pourrait se défouler sur des panneaux en carton à l’effigie de Mulan ou envoyer des mails d’insultes à Netflix/Disney+/HBO Max/ Quibi (non, là, faut pas déconner non plus), ou on pourrait se demander ce qu’on va faire d’ici à ce que les films américains reviennent à nouveau ravager par leur hégémonie les consciences des spectateurs français. En France, la planche de salut du cinéma, ce sera très probablement le rire. La comédie. Le fleuron de notre exception culturelle. Ce n’est pas un hasard : dans un pays qui ne s’est pas encore véritablement frotté aux surhumains en Spandex (bon, certes, Comment je suis devenu super-héros sort en décembre), les deux juges de paix de la santé des salles obscures seront très probablement Kaamelott et Les Tuche 4. Ca fera friser les poils de tous ceux qui ne peuvent plus supporter le moindre « C’est pas faux! » et les tribulations de Jeff Tuche, Coin-Coin et leur smala, mais c’est comme ça. La comédie est encore le genre le plus bankable dans nos contrées, et il n’y a pas de raison que ça change.

C’est dans ce contexte que la rentrée ciné amorce aussi celle des festivals, qui ont repris depuis plus ou moins deux mois. Deauville, Angoulême, La Roche-sur-Yon prochainement… et au milieu de ça, la troisième édition de CineComedies. Niché au cœur de l’automne lillois, cette manifestation offre chaque année quelques avant-premières à surveiller. Son cœur de cible reste cependant la comédie populaire, célébrant pêle-mêle cette année les 50 ans de la mort de Bourvil (on en reparlera prochainement sur le site), les premiers longs-métrages de Jean-Paul Rappeneau (on en a déjà parlé ici), le centenaire de la naissance de Robert Lamoureux ou encore la comédie américaine des années 80.

Et le public, lui, a répondu présent. On parle d’un taux de remplissage de 90% sur l’ensemble des quatre jours du festival, pourcentage ajusté évidemment en fonction des normes de distanciation appliquées. La preuve que quand on parvient à l’événementialiser, le rendez-vous dans les salles reste demandé, le succès (modeste mais réel à son échelle) de la ressortie d’Akira en salles il y a quelques semaines. Eurozoom, déjà aux manettes sur cette dernière, est d’ailleurs passé faire un coucou sous la grisaille nordiste pour présenter Lupin III : The First avant sa sortie en salles cette semaine. Il s’agissait là du fruit d’un partenariat de circonstance avec le festival d’Annecy, l’un des sacrifiés de la période post-confinement contraint à dématérialiser son édition 2020. Étant donné que je devais être l’avant-dernier membre de la rédaction de Cinématraque à ne pas l’avoir encore vu et que d’autres en ont déjà parlé bien mieux que moi en ces lieux, je n’en rajouterai guère à l’édifice. Porté par une superbe 3D en ce qui concerne le rendu et les textures (un poil plus hésitante sur les animation), ce Lupin III : The First, hommage aux racines françaises du héros de Monkey Punch, réussit dans l’ensemble très bien son passage à l’animation en trois dimensions. Il n’égale évidemment en rien la poésie d’un Cagliostro et son final bizarrement marvellien manque peut-être d’un peu de grâce dans ses choix esthétiques, mais il n’en demeure pas moins un film d’action alerte (parfois trop pour son propre bien) et inspiré dans ses références.

Mais entre deux séances des Blues Brothers, Y a-t-il un pilote dans l’avion ?, ou de Laurel et Hardy au Far West (présenté dans une superbe restauration 4K qui devrait prochainement arriver dans les salles), trois comédies françaises venaient se présenter en avant-première à Lille. La première, on ne pourra pas trop en parler, un conflit d’emploi du temps ayant fait rater à votre serviteur la séance du Discours de Laurent Tirard, adapté du roman du même nom de Fabrice Caro alias Fabcaro, alias le gars qu’il va falloir connaître avant d’aller faire le repas de Noël chez votre cousin qui habite à Oberkampf, tout de même. Faute de pouvoir en dire plus, on dira juste que Benjamin Lavernhe est forcément très bien dedans parce que Benjamin Lavernhe est toujours très bien dans tous ses films.

Le second, c’était le film d’ouverture de cette édition 2020 : C’est la vie de Julien Rambaldi, une comédie feel-good et chorale en milieu hospitalier portée par un bon gros casting bien solide. Plongés dans un service de maternité, on suit les pérégrinations d’un jeune obstétricien remplaçant (Nicolas Maury, qu’on aime tout autant que Benjamin Lavernhe) et de l’infirmière en chef du service (Josiane Balasko) alors que plusieurs femmes vont donner naissance à leur enfant dans des conditions particulières. Des conditions tellement particulières qu’elles forment un patchwork extrêmement décousu. Il y a la grossesse difficile (Florence Loiret-Caille) avec le papa à l’autre bout de la France (David Marsais du Palmashow) ; la jeune célibataire (Alice Pol) qui a caché sa grossesse à son ex arbitre de foot (Tom Leeb), la ministre débordée qui doit résoudre un conflit social (Léa Drucker), le couple lesbien qui voit débarquer fleur à la main le donneur de sperme de leur bébé… Voulant brasser, très, très, très très large, C’est la vie s’égare totalement dans des histoires sous-écrites, parfois ultra grand-guignols, parfois extrêmement maladroites, arrachant quelques rires forcés mais aussi quelques grands moments de gêne. Un film au final assez cafardeux, rentrant son émotion au chausse-pied, incapable de trouver son rythme de croisière (on a vraiment l’impression de littéralement perdre le fil de l’avancée de la journée et de l’heure qu’il est) et malheureusement assez oubliable.

Heureusement, la troisième de ces nouveautés est venue sauver la mise. En clôture de cette troisième édition de CineComedies, on avait droit à l’une des propositions les plus intrigantes de cette fin d’année ciné : le premier long-métrage de Laurent Lafitte de la Comédie Française©. L’Origine du Monde est adapté d’une pièce de théâtre signée Sébastien Thiéry, camarade de Lafitte à l’époque du Cours Florent et déjà auteur entre autres de l’inénarrable et inoubliable Momo. Le pitch est déjà en soi une expérience : se rendant compte un jour que son cœur ne bat plus, un homme (joué par Lafitte lui-même) décide de consulter une sorte de voyante (Nicole Garcia), qui lui explique que pour que son palpitant reparte, il doit lui apporter une photo… de l’origine de son monde, à savoir le vagin de sa mère. Aidé par par sa femme (Karin Viard) et son meilleur ami (Vincent Macaigne, qui imberbe ressemble beaucoup trop à François Hollande), il va donc essayer de soutirer la photo à sa pauvre génitrice (Hélène Vincent) par tous les moyens.

On n’en dira pas plus pour une simple raison : il vaut mieux en savoir le moins possible sur le film avant d’aller le voir, la bande-annonce se gardant d’ailleurs de trop de révélations. Pour sa première réalisation, Laurent Lafitte n’en a en effet pas du tout choisi la voie de la facilité, lui préférant clairement celle de la provocation. L’Origine du Monde est un projet extrêmement casse-gueule, qui ne devrait d’ailleurs pas manquer de faire réagir à sa sortie. Il y a dans l’énergie du film une volonté de briser par l’absurde bon nombre de conventions morales qui donne au film une atmosphère de sacrilège permanent, qui n’est pas sans évoquer le Blier des Valseuses notamment. Le rire est parfois très jaune devant ce film qui ne s’amuse jamais autant que quand il plonge dans son spectateur dans une gêne profonde, presque physique. Tout en respectant l’aspect huis clos de la pièce originale (mise en scène à l’époque par Jean-Michel Ribes), Laurent Lafitte y apporte sa patte personnelle par quelques fulgurances oniriques qui relèvent de vrais paris de mise en scène. Le résultat est parfaitement à l’image de l’humour pince-sans-rire de son réalisateur : élégant et insolent, trash et sophistiqué. Le film n’est clairement pas fait pour tout le monde, et c’est probablement mieux comme ça. Les films qui divisent sont aussi ceux qui, à leur sortie en salles, pourront nous rassembler. On en aura besoin.

Lupin III : The First de Takashi Yamazaki avec les voix de Kan’ichi Kurita, Kiyoshi Kobayashi, Miyuki Sawashiro…, en salles le 7 octobre.

L’Origine du Monde de et avec Laurent Lafitte, avec Karin Viard, Vincent Macaigne et Hélène Vincent, en salles le 4 novembre.

C’est la vie de Julien Rambaldi, avec Nicolas Maury, Josiane Balasko, Léa Drucker…, en salles le 23 décembre.

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