Kajillionaire : Evan Rachel Wood dans sa bulle

Vous vous souvenez de Holler, l’histoire d’une ado obligée de piller des métaux sur des sites désaffectés pour avoir de quoi survivre ? Et bien Kajillionaire, c’est un peu dans la même veine. On troque la petite ville reculée de l’Ohio pour la chaleur plombante de Los Angeles, où l’on y trouve un couple, Theresa (Debra Winger) et Robert (Richard Jenkins), et leur fille de vingt-six ans, Old Dolio (Evan Rachel Wood), experts en arnaque, vol et escroquerie en tout genre. Eux aussi ont besoin de s’en sortir, quitte à basculer dans l’illégalité. Il n’est pas tant question du vol que de survivance, et tel est le point commun entre ces deux films, présentés en compétition à Deauville (et à l’Étrange Festival pour Kajillionaire).

Troisième long métrage de Miranda July, femme aux multiples casquettes puisque chanteuse, écrivaine, scénariste et réalisatrice, Kajillionaire s’attache tout particulièrement à Old Dolio, qui malgré ses vingt-six ans semble toujours coincée entre l’enfance et l’âge adulte. Elle voit son quotidien bouleversée par l’arrivée de Melanie (Gina Rodriguez), qu’elle et ses parents rencontrent au cours de l’une de leurs arnaques. Naît alors la crainte d’être remplacée et négligée par ses parents…

Quand tu veux vraiment pas être repéré par ton proprio…

Vous vous êtes déjà demandé ce que serait un spin-off d’Ocean’s Eleven avec des gens totalement lambda ? Kajillionaire est probablement la réponse à votre interrogation, à en jurer ne serait-ce que sa scène d’ouverture, où Theresa, Robert et Old Dolio débordent d’ambition et de stratégies pour braquer… des boites postales. Chacun a son rôle, mais c’est surtout à Old Dolio que revient le gros de l’action, ses parents se limitant à faire le guet. La jeune femme donne tout – et presque un peu trop. Si elle avait pu pénétrer dans les lieux façon Tom Cruise pendant son braquage de la CIA, elle l’aurait fait, c’est certain. Au lieu de cela, elle fait des cabrioles, galipettes, planches, bref, tout type de mouvement acrobatique possible pour éviter les angles de vision des caméras de sécurité et les témoins.

Dit ainsi ça semble épique, et ça l’est. Mais Miranda July nous raccroche bien à la réalité quand on se rend compte que tous ces efforts déployés le sont pour pas grand chose : quelques dollars, des bons de réduction, un coupon cadeau… Pour Old Dolio et sa famille, des heures de réflexion se traduisent en déception – quand leurs magouilles ne sont pas repérées. Ils déambulent d’un lieu à l’autre et repèrent les opportunités et pour le père, comme pour Picsou, « un sou est un sou » ! Une démarche jusqu’au-boutiste qui se traduit à chaque étape de leur vie : ils n’habitent non pas dans une véritable résidence mais dans des bureaux désaffectés attenants à une usine de… bulles ? Et chaque jour à heure régulière, une tonne de mousse fuit dans leurs locaux : ne vous plaignez donc plus jamais des studios parisiens au dernier étage sans ascenseur.

Ce ton décalé et névrosé parasite les personnages même, les parents de Old Dolio en tête, vivant sous la menace permanente de l’exclusion, aliénés également à l’idée qu’il se produise la moindre catastrophe dans le monde – et surtout le Big One, Los Angeles oblige. Tellement aliénés que cette routine d’escroc réduit à néant toute démonstration affective. Tel est le cœur de Kajillionaire : la volonté d’Old Dolio et sa famille d’avoir toujours plus, mais d’obtenir en vérité toujours moins, tout en se fermant au monde et aux sentiments. On peut trouver des similitudes entre la Dolores que Evan Rachel Wood incarne dans Westworld et Old Dolio : deux personnages conditionnés par une forme autoritaire et contraints de répéter perpétuellement les mêmes actes qui cherchent à s’émanciper de leurs créateurs. Si l’arrivée de Melanie au sein de « l’équipe » suscite d’abord sa jalousie, peut-être est-ce en elle qu’Old Dolio trouvera un semblant d’humanité… À quoi bon le consumérisme quand on peut se contenter de l’essentiel ?

C’est sûrement en assumant sa part d’absurde que Kajillionaire a pu se faire une place au sein de la programmation de l’Étrange Festival, tant le spectateur ne sait pas tellement où se placer face à cette famille rocambolesque. Le personnage de Gina Rodriguez, pleinement ancré dans la réalité, vient contrebalancer l’ensemble : si elle devient le « référant » du spectateur, elle met aussi en péril l’équilibre acquis de la famille, qui était déjà au bord du précipice financier et se retrouve désormais au bord de l’implosion tout court. Cette ambivalence, cette manière de se retrouver constamment sur le fil se retrouve aussi dans la musique originale d’Emile Mosseri, qui alterne dans son Love’s Theme entre une mélodie harmonieuse, répétitive, à l’image du quotidien de la famille d’Old Dolio, est une envolée qui sort de nulle part, qui « parasite » presque l’ensemble, qui effraie. L’arrivée de l’amour, sentiment totalement inconnu.

Kajillionaire, de Miranda July. Avec Evan Rachel Wood, Richard Jenkins, Debra Winger et Gina Rodriguez. Sortie française le 30 septembre 2020. Présenté en compétition lors du 46e Festival de Deauville et à l’Étrange Festival 2020.

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