Sophie Jones : le female gaze l’emporte

Si vous avez suivi la 46e édition du Festival du cinéma américain de Deauville, ou bien nos articles (ou les deux, si vous êtes dingues), il ne vous aura pas échappé que, sur les douze films de la compétition, la moitié d’entre eux sont réalisés par des femmes… Et mettent en avant des personnages féminins. En plus d’exposer les différents travers de notre société, des films comme Holler de Nicole Riegel, Kajillionaire de Miranda July ou The Assistant de Kitty Green sont tout autant de précieux portraits de femmes – souvent jeunes – qui cherchent à comprendre leur identité et comment s’imposer face au monde.

Il en va de même dans Lorelei de Sabrina Doyle (récompensé d’un Prix du Jury), Shiva Baby d’Emma Seligman ou ici, Sophie Jones de Jessie Barr, dont les réalisatrices et les protagonistes revendiquent pleinement leur appartenance à un « nouveau monde » : un monde plus ouvert, plus tolérant, où la jeune génération montre qu’elle a bien des choses à apprendre aux boomers (on caricature un peu, mais honnêtement, c’est l’idée) et les jeunes filles aux garçons (le consentement, tout ça, ça vous dit un truc ?).

Sophie Jones est porté par Jessica Barr. Pas une Jessica Barr, mais deux : des cousines qui ont écrit ensemble le scénario du film, l’une s’occupant de la réalisation (Jessie, dans le générique, pour ne pas prêter à confusion) et l’autre de l’interprétation du personnage éponyme, une adolescente de seize ans qui ne parvient pas à faire le deuil de sa mère. Pour les deux femmes, Sophie Jones est une sorte de « film-thérapie », puisqu’elles ont vécu le même traumatisme que leur héroïne – la perte d’un parent proche à un jeune âge…

Sophie Jones nous place d’emblée face au fait accompli : la mère de l’héroïne est décédée depuis un moment déjà, et il est difficile pour la jeune fille d’oublier cet événement. Il sera question de la suivre dans un quotidien – les repas familiaux, les journées à l’école, les retrouvailles avec les amis – bouleversé par de nombreux moments d’errance. Sophie passe la majeure partie de son temps avec sa meilleure amie, elle essaie se renouer le lien avec sa sœur qui la repousse, et son père semble passer à autre chose bien trop vite pour elle. À chacun sa manière de faire face au deuil, c’est une chose que l’on sait si on y a déjà été confronté, mais Jessie Barr nous le confirme.

La réalisatrice restitue aussi avec brio cette sensation d’atemporalité face au mal-être qui s’installe : il y a peu de marqueurs temporels dans le film et pourtant beaucoup d’ellipses, preuve que le mal-être de Sophie persiste. Une impression renforcée par un montage parfois assez rude, rendant les transitions entre différentes séquences violentes. Et aussi par une caméra volante, au plus près de son héroïne, aux mouvements tout autant saccadés (portée à l’épaule ou en steadycam, on aurait parfois un peu l’impression de voir Terrence Malick faire un teen movie !).

La beauté du film tient à la justesse de sa principale interprète, Jessica Barr (l’autre, donc !) et celle du traitement de son personnage, prête à tout pour oublier la tristesse qui s’empare d’elle. À seize ans, on ne sait pas très bien ce que l’on fait, et les deux Jessica Barr l’ont bien compris. Sophie pense qu’elle se sentira mieux si elle fricote avec des garçons. Si elle couche avec eux. Mais une fois que l’opportunité se présente, elle se rend compte que ce n’est peut-être pas vraiment ce qu’elle voulait. Se posent alors toutes les questions qu’on peut bien se demander dans une telle situation : a-t-on trouvé la bonne personne ? Est-ce une question de désir ? De sentiments ? Il y a parmi les conquêtes de Sophie quelques archétypes : le garçon canon du lycée dont on vante les capacités sexuelles, l’ami musicien beau gosse et gentil, l’éternel meilleur ami avec qui on n’a jamais osé avoir plus qu’une amitié. Pourtant, le film traite ces relations avec une très grande fraicheur, mettant au cœur de ces scènes les notions d’envie mutuelle, de consentement, de découverte…

Sophie Jones place son spectateur au même rang que son héroïne en faisant du film une expérimentation sensorielle permanente. Non seulement la caméra de Jessie Barr est au plus près de son héroïne, on l’a dit, mais cette dernière tente perpétuellement de nouvelles choses : elle porte à ses lèvres une goutte de sang lorsqu’elle se coupe en se rasant, ou les cendres de sa mère lors de la première scène du film. Ses expériences sexuelles sont pour elle une manière de prendre le contrôle de sa vie, c’est d’ailleurs ce qu’elle ressent lorsqu’elle en parle à sa meilleure amie : elle se sent puissante. Une expérience sensorielle également lorsque Sophie se retrouve au plus bas, la gestion de ses angoisses nous rappelant celles de Danielle dans Shiva Baby. C’est par la musique que Sophie cherchera le plus souvent à se détendre, le casque sur les oreilles, volume à fond, quand elle ne sert pas à couvrir ses relations avec l’une de ses conquêtes, la chambre de sa sœur étant en dessous de la sienne. Quoi qu’il en soit, la musique sera au même volume pour le spectateur que pour le personnage : assourdissante. On s’enferme avec Sophie et on plonge au cœur de sa dépression, on l’accompagne du début jusqu’à la fin, sans se sentir intrus, ni jamais avoir l’impression que la jeune femme soit objectifiée, puisqu’elle est totalement maîtresse de ses faits et gestes. Bref : le female gaze a du bon.

Sophie Jones, de Jessie Barr. Avec Jessica Barr (la cousine), Skyler Verity, Claire Manning, Charlie Jackson, Dave Roberts. Date de sortie française inconnue. Présenté en compétition lors du 46e Festival de Deauville.

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