Honeyland : un film dard et d’essaim.

Après avoir servi Napoléon, les abeilles sont devenues l’un des symboles de la cause écologique. Thermomètres de l’état des écosystèmes et centres de débats sur les dangers des pesticides, pour un peu elles remplaceraient presque l’ours polaire affamé qui n’émeut plus personne. Aller voir en 2020 un documentaire sur une apicultrice, c’est donc se préparer à en ressortir avec le bourdon, désabusé de voir que notre régime sans viande le mardi midi et notre refus catégorique des pailles en plastique dans notre smoothie avocat-banane ne suffisent toujours pas.

Rassurez-vous, Honeyland ne titillera que très peu votre conscience directement. Le film est à mille lieues de ce qu’on pourrait en attendre. Il s’inscrit même de manière assez étonnante dans le registre du cinéma documentaire. Un test amusant consisterait à diffuser le film à des spectateurs sans rien en dire et de vérifier combien en sortant auront compris qu’ils ont vu un documentaire, tant le film de Ljubomir Stefanov et Tamara Kotevska brouille les frontières.

Avant d’être un film sur les abeilles, Honeyland est un portrait unique d’une apicultrice macédonienne, Hatidže Muratova, vivant avec sa vieille mère malade dans les montagnes arides et gagnant sa vie en vendant du miel qu’elle produit de manière très artisanale. Sa vie va être bouleversée par l’arrivée d’une famille nomade qui va essayer de se mettre aussi à la production d’abeilles. Le film était censé être une œuvre de commande sur les paysages de la région. C’est en rencontrant Hatidže et ses ruches que les réalisateurs ont décidé de modifier leur projet. Ils l’ont filmée pendant trois ans et ont monté 400 heures de rush pour nous raconter une histoire, celle de Hatidže et de ses abeilles. Et on comprend aisément ce choix.

Pas de voix-off donc, ni d’intervention de l’équipe du film, les protagonistes sont filmés sans qu’ils n’interagissent avec le dispositif. Et ce que le montage final nous laisse à voir est d’une beauté précieuse. Que ce soit sa relation avec cette mère alitée dont elle s’occupe en se sacrifiant ou le regard qu’elle porte sur l’enfant de ses voisins où l’on lit à la fois la fierté de lui faire découvrir son miel et la mélancolie de cet autre possible dans lequel c’est à son propre enfant qu’elle aurait transmis son savoir, chaque plan sur Hatidže est bouleversant.

Face à cette apicultrice qui respecte profondément les abeilles et comprend la nécessité de ne pas abuser des ressources, les voisins font figure de contraste parfait. Peu respectueux de leurs animaux, vivants dans un chaos de bruit permanent orchestré par les nombreux enfants, et désireux de réussir à produire du miel à leur façon, la famille constitue le miroir inverse de la vie simple et frugale de Hatidže. En opposant dans le montage ces deux façons de vivre, les réalisateurs tombent un peu dans le manichéisme mais l’occasion devait être trop tentante. C’est par cette irruption que le film fait entrer toutes les questions liées au capitalisme et à l’exploitation des ressources. Devant la tentation (ou plutôt la nécessité) du père de famille Hussein de gagner un peu d’argent pour sa famille, celui-ci ignore les conseil d’Hatidže et exploitera au maximum sa ruche ce qui aura un impact sur la fragile entreprise de l’apicultrice. A son niveau micro, le film nous délivre une fable sur l’exploitation des ressources d’une force politique simple et puissante. Cela fonctionne tellement que, là encore, on a du mal à croire que l’on voit bien un documentaire.

Honeyland ne nous apprend donc presque rien sur les abeilles ou sur le fonctionnement d’une ruche. Mais malgré le dispositif qui semble prendre le parti du simple témoignage, le film porte bien un message qui semble construit et même mis en scène et s’impose comme un documentaire unique.

Honeyland, de Ljubomir Stefanov et Tamara Kotevska. Sortie le 16 septembre 2020.

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