Antoinette dans les Cévennes : Auprès de mon âne

Antoinette, une institutrice d’école primaire, entretient une relation adultérine avec le père d’une de ses élèves. Quand il lui apprend qu’il doit annuler leur escapade amoureuse pour partir en randonnée dans les Cévennes avec femme et enfant, Antoinette décide de partir sur ses traces en partant sur les chemins de la « route Stevenson ». Sauf qu’elle ne sera pas seule pour partir sur les sentiers du Massif Central, puisqu’elle s’attache malgré elle les services de Patrick, un compagnon guide bien particulier puisqu’il s’agit d’un âne.

À mi-chemin entre la comédie d’auteur estivale à la Rozier/Rohmer et La Vache et le prisonnier, le pitch d’Antoinette dans les Cévennes semblait, par son ton à la fois populaire et gentiment grivois, sier à merveille au profil d’une actrice en particulier : Laure Calamy. Bourlingueuse des planches où elle fut la muse d’Olivier Py, révélée à la cinéphilie hexagonale par le Monde sans femmes de Guillaume Brac, puis rendue populaire par Dix pour cent sur France 2, l’Orléannaise est la comédienne idéale pour incarner les héroïnes libres d’esprit et de corps (avec supplément nudité sous souci) qui se dessine le long des chemins de travers du long-métrage de Caroline Vignal. Il en est presque surprenant de découvrir que le rôle fut écrit avant de lui être proposé, tant il semble en réalité écrit pour elle.

Maxime Delorme dans sa jalousie.

À la voir ainsi batifoler, s’ébrouer, s’époumonner dans ces paysages bucoliques, on comprend bien vite que ce cocon de nature est une de ces occasions qui peut propulser plus encore une carrière déjà sur la pente bien ascendante. Dévouée entièrement à son personnage sans s’éparpiller, elle dépeint avec sa malice habituelle une femme au bord de la crise de nerfs tellement paumée qu’elle-même ne sait pas véritablement ce après quoi elle court. C’est d’ailleurs l’une des forces du film de Caroline Vignal. Empruntant bien qu’à marche lente les atours du road-movie (le film emprunte telle la carte de Tendre le parcours effectué par Robert Louis Stevenson dans son récit Voyage avec un âne dans les Cévennes), le film se débarrasse bien vite des codes du genre pour aller s’aventurer dans l’inconnu. Il tâtonne et s’épuise avec son héroïne, et avec son baudet récalcitrant.

Cévennes, secondes

En 1878, Stevenson avait à ses côtés Modestine pour essayer de retrouver la femme de sa vie, l’Américaine Fanny Osbourne (née Van de Grift), journaliste américaine à l’époque déjà mariée. En 2020, Antoinette a Patrick, un prénom original pour un âne certes, mais clin d’oeil assumé de la cinéaste au Tous les garçons s’appellent Patrick de Jean-Luc Godard, influence revendiquée de son film. À vrai dire, on hésitera pas non plus à sous-entendre que le prénom puisse aussi renvoyer à un célèbre chanteur populaire français, si l’on en croit le plaisir évident que Laure Calamy a à s’égosiller de toute sa voix à chaque fois qu’elle doit l’interpeller, comme n’importe quelle adolescente ayant grandi dans les années 80. Jamais gadget, jamais surécrit non plus, ce Patrick est une sorte de canevas vide, presque comme un relais du spectateur, qui dicte le ton et le rythme de la scène, mais toujours avec cette présence qui ne s’impose jamais par-dessus la situation.

Le sens de la mesure est d’ailleurs la principale qualité de cet Antoinette dans les Cévennes aussi cyclothymique que son personnage principal. Car au-delà de son intrigue principale propice à tous les risques de débordement, le film manie aussi la nitroglycérine dans son casting, joyeuse auberge espagnole où l’on retrouve derrières Laure Calamy le tout aussi merveilleux Benjamin Lavernhe (meilleur scene-stealer de la comédie française actuellement), Olivia Côte, Jean-Pierre Martins ou encore le brillant Marc Fraize, mais aussi Marie Rivière, visage de la Nouvelle Vague et icône rohmérienne venue assurer le pont générationnel. Le cocktail était explosif, il donne lieu en fin de compte à un film à l’inverse très doux et serein, qui ne force jamais ni ses élans comiques ni ses contrecoups dramatiques.

Antoinette dans les Cévennes est une performance d’actrice certes, mais aussi un beau film de scénariste (un poil trop même parfois). Car si Caroline Vignal est loin d’être une novice dans le cinéma français, cette ancienne pensionnaire de la Fémis s’est surtout illustrée par le passé dans l’ombre, comme scénariste. La faute à un rendez-vous manqué, traumatisant, celui de son premier long, Les Autres filles, il y a vingt ans de cela. Après deux premiers courts bien reçus, Solène change de tête et Roule ma poule, Caroline Vignal passe au long en 2020. Les Autres filles, déjà imprégné de l’amour de la Nouvelle Vague, débarque directement à Cannes, à la Semaine de la Critique. L’accueil est très frais, le film passera inaperçu. La cinéaste garde un souvenir douloureux du film, et mettra vingt ans à repasser derrière la caméra, le petit monde du cinéma français étant encore plus impitoyable avec une jeune réalisatrice qui rate son premier essai. Vingt ans après, à l’entendre en conférence de presse, les choses ne sont pas forcément bien meilleures quand il s’agit de monter un film porté par une réalisatrice et un personnage principal féminin. Qu’à cela ne tienne, Caroline Vignal avait l’occasion avec Antoinette dans les Cévennes de boucler la boucle. Labélisé « Cannes 2020 », le film faisait partie de la shortlist annoncée par Thierry Frémeaux et Pierre Lescure des longs-métrages de la Compétition Officielle du Festival de Cannes de cette année. Une pandémie est passée par là depuis, et le festival est tombé à l’eau. La route d’Antoinette et Patrick, elle, continue. Et on espère qu’elle ira loin.

Antoinette dans les Cévennes de Caroline Vignal avec Laure Calamy, Benjamin Lavernhe, Olivia Côte…, en salles le 16 septembre.

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