Shiva Baby : enterrement de vie de jeune fille

Pourrait-on dire que le 46e Festival du cinéma américain de Deauville a gardé le meilleur pour la fin ? Les deux derniers films de la compétition, Kajillionaire de Miranda July et Shiba Baby d’Emma Seligman sont venus nous réveiller d’un bon coup de ciné-matraque (facile) ce vendredi, après les déceptions (The Nest) et les navets (Resistance, Des hommes…). Il sera ici question du deuxième film, réunion familiale en mode huis clos complètement angoissant et névrosé, qui aurait pourtant pu se casser la gueule dans l’exécution. Pourquoi ? Parce que Shiva Baby est l’adaptation en long d’un court métrage de la même réalisatrice, qui passe donc de huit minutes à une heure dix-sept (film le plus court de cette compétition à une minute près avec Giants Being Lonely !). Et pourtant… Emma Seligman envoie valser toutes nos craintes.

Il y a des jours comme ça… On se rend à un enterrement en famille et paf : on tombe sur son sugar daddy avec qui on a eu un rapport quelques heures plus tôt. Évidemment, on découvre qu’il est marié et qu’il a un enfant. Voici la galère traversée par Danielle (Rachel Sennott), une ado en terminale qui était déjà malmenée par ses parents névrosés et sa famille un chouïa trop envahissante.

Vous vous rappelez vos repas de famille totalement infernaux où tout le monde vous demande où vous en êtes dans votre vie alors que vous avez déjà répondu à cette même question à quelqu’un d’autre même pas cinq minutes auparavant ? Voici ce que subit Danielle, balancée d’une conversation à une autre alors qu’elle cherche tout simplement à s’échapper quelques secondes de toute personne connue et à trouver refuge. Toute personne un tantinet claustrophobe sera probablement autant malmenée que notre héroïne, tant la mise en scène d’Emma Seligman parvient à rendre cet environnement oppressant puissance mille. Sa caméra tremblante, vive, semble s’acharner à coller au plus près l’adolescente, tandis que les murs de la maison où se déroulent ces funérailles semblent peu à peu se resserrer. À force d’être balancée d’une conversation à une autre, le dispositif s’approprie le point de vue de Danielle, au bord de l’implosion – à la fois physique et psychologique. Question sens du rythme et effet ballon de baudruche qui gonfle, gonfle, gonfle… on se croirait dans le Mother! de Darren Aronofsky… sans le côté apocalyptique.

Au gré des rencontres, on retrouve des archétypes : le cliché de la mère juive un peu trop envahissante, qui souhaite contrôler la vie de sa fille et ce qu’elle doit dire aux autres, tandis que le père passe son temps à bouffer des trucs au buffet et à raconter des anecdotes un peu gênantes. Les trente-six tantes qui jugent tout et n’importe quoi : la taille et le poids de Danielle, ses perspectives d’avenir, sa vie amoureuse… Une ancienne amie de l’héroïne dont on découvre que le passé cache quelques petits secrets cocasses… et le fameux sugar daddy, dont la femme, blonde (le come-back de la somptueuse Diana Agron découverte dans Glee !), pas du tout juive est légèrement conspuée par une grande partie de l’assemblée (et pourquoi ramène-t-elle son bébé, qui passe son temps à chialer, d’ailleurs ?). Pour autant, la réalisatrice parvient à ne pas s’enfoncer totalement dans le cliché et retranscrit finalement des sentiments totalement universels : cette gêne qu’on éprouve tous à un moment donné dans notre vie face à notre famille, la question des apparences, les non-dits, les moqueries dans le dos des gens… La séance de Shiva Baby a certainement été l’un des plus beaux moments de partage de ce Festival de Deauville, entre les nombreux rires partagés, les moments de surprise totale et les applaudissements : cité par le jury de la critique parmi ses trois films favoris (avec First Cow de Kelly Reichardt et le primé The Nest de Sean Durkin), on aurait préféré voir le film d’Emma Seligman repartir avec une récompense… Tant pis, on espère cependant qu’il trouvera un distributeur français !

Shiva Baby, d’Emma Seligman. Avec Rachel Sennott, Molly Gordon, Polly Draper, Danny Deferrari, Fred Melamed et Dianna Agron. Date de sortie française inconnue. Présenté en compétition lors du 46e Festival de Deauville.

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