Uncle Frank : à l’étroit dans son placard

Vous vouliez des nouvelles d’Alan Ball ? Après l’échec de sa nouvelle série Here and Now pour HBO, annulée au bout d’une saison, le créateur de Six Feet Under et True Blood est reparti vers le cinéma (il a aussi signé le scénario d’American Beauty d’ailleurs, si vous aviez zappé !). Pour Uncle Frank, son second long métrage en tant que réalisateur, Alan Ball est allé puiser au sein de sa propre histoire familiale : il rend hommage à un oncle qu’il n’a jamais connu et dont sa mère lui a parlé lorsqu’il est venu lui rendre visite pour lui faire son coming-out. Cette dernière lui a alors parlé de ce membre de la famille, déjà décédé à l’époque, et du « très bon ami » qu’il a perdu noyé dans les années 30. Uncle Frank est donc un hommage à cet homme qu’il aurait souhaité rencontrer et l’occasion de remettre en perspective la question de l’acceptation de l’homosexualité dans une famille conservatrice aux États-Unis, d’autant plus dans un état du sud, où cette orientation sexuelle était encore considérée comme une maladie dans les années 70.

Alan Ball nous fait suivre la jeune Beth Bledsoe (Sophia Lillis), qui quitte sa campagne natale pour l’université de New York où enseigne son oncle Frank (Paul Bettany), professeur de littérature réputé. Tout ce qu’elle pensait connaître de son oncle vole en éclats le jour où elle découvre son homosexualité et sa relation avec Wally (Peter Macdissi), secrète depuis des années. Le jour de la mort du père de Frank, ce dernier est contraint de retourner auprès des siens et de se confronter à ses souvenirs, ses traumatismes et surtout… sa propre famille.

Paul Bettany avec une moustache, oui.

Comment aborder le thème du coming out et de l’homosexualité avec suffisamment d’originalité à Hollywood quand on passe après une splendeur comme le Moonlight de Barry Jenkins ou le bonbon Love, Simon (et son spin-off en série Love, Victor), projet unique dans l’histoire des majors américaines ? Uncle Frank parvient ainsi à tirer son épingle du jeu et s’impose comme un petit coup de cœur dans cette compétition de la 46e édition du Festival de Deauville (en plus d’avoir eu le privilège de passer juste avant l’étron qu’est A Good Man de Marie-Castille Mention-Schaar).

C’est en adoptant un ton particulièrement bienveillant qu’Uncle Frank montre son efficacité. La relation entre Beth et Frank dépasse la simple échelle familiale : dès les premières minutes du film, Beth assure la fonction de narratrice et indique au spectateur que son oncle est le seul adulte qui se soucie réellement d’elle et de son bien-être, le seul qui cherche à faire en sorte qu’elle s’élève intellectuellement, socialement et qu’elle se sorte de sa campagne profonde. La mise en scène s’emballe, sortant de sa teinte réaliste pour magnifier les échanges entre Beth et Frank, la caméra étant un peu plus virevoltante, les plans plus lumineux, volants. Cette relation est une petite bulle de bonheur pour Beth, tant son oncle lui apporte. Et c’est un plaisir pour le spectateur tant l’alchimie entre Sophia Lillis et Paul Bettany resplendit à l’écran. Si Frank adopte d’abord cette posture de mentor, c’est peu à peu Beth qui reprend cette position lorsque son oncle se voit contraint de revenir dans sa ville natale, rattrapé par ses démons.

Si la bienveillance extrême du film peut parfois se traduire par quelques excès de naïveté, elle se lie toutefois à un véritable sentiment d’authenticité dans l’écriture du scénario et des dialogues, qui dose savamment son humour dans le trio formé par Beth, Frank et Wally, mais aussi entre ces personnages et le reste de leur famille (parmi lesquels figurent Margo Martindale, mère de Frank et Judy Greer, sa belle sœur). Une naïveté aussi balayée par la façon dont Alan Ball adopte de manière explicite la question du coming-out et du cataclysme qu’il peut provoquer dans une famille aux valeurs conservatrices ou dans un état où l’homosexualité est encore pénalement répréhensible à l’époque à laquelle se déroule le film. Uncle Frank nous fait donc passer du rire aux larmes avec habileté, et l’accueil qu’il a reçu en fin de projection à Deauville pourrait faire de lui un bon prétendant pour le Prix du public !

Uncle Frank (ou Mon oncle Frank, si on en croit les sous-titres du film), d’Alan Ball. Avec Paul Bettany, Sophia Lilis et Peter MacDissi. Sortie française prévue sur Amazon Prime Video. Présenté en compétition lors du 46e Festival de Deauville.

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