Outrage d’Ida Lupino : ressortie d’un incontournable

Aujourd’hui encore, le nom d’Ida Lupino convoque l’image d’une grande actrice du vieil Hollywood. Et pourtant la « Bette Davis version Lidl » comme elle aimait se surnommer (elle ne disait pas « version Lidl », mais j’ai adapté la vanne à mon public francophone), née en Angleterre de parents dans le monde du spectacle et descendants d’une grande lignée de la noblesse italienne, s’est vite lassée du jeu devant la caméra dans les années 40… Et elle est passée derrière. Dans sa longue carrière qui s’étend au cinéma et à la télévision (seule femme à avoir réalisé un épisode de la Quatrième Dimension) des années 50 aux années 70, Outrage est sans doute la réalisation définitive. Celle qui faut absolument avoir vue.

C’est pourquoi il faut profiter de cette ressortie remasterisée de toute beauté le 9 septembre de cette petite production RKO de 1950 ; lorsque Ida Lupino livre – sous la direction du légendaire Howard Hughes, qui fut son petit ami bien des années auparavant – un thriller psychologique comme on en voyait rarement à Hollywood.

Outrage met en scène une jeune femme – Ann – interprétée par Mala Powers, qui alors qu’elle rentre du travail seule en pleine nuit est violée par le vendeur de café à qui elle rend visite tous les matins. Elle qui était promise à un bel avenir avec son futur mari, tout juste promu à un meilleur emploi, ne supporte plus les regards et jugements silencieux de sa communauté. Elle s’enfuit, non pas à la recherche d’un ailleurs qui lui soit plus vivable, mais à la recherche de sa propre personne, enfouie dans son traumatisme. Ida Lupino questionne donc les conséquences d’un viol (une des thématiques du film est donc : comment est-ce que cette femme pourrait supporter la présence des hommes dans sa vie après cela?) de manière frontale, sans détour ; c’est seulement la deuxième fois qu’un tel sujet est abordé ainsi à Hollywood, et cela fait pas mal de bruit. Évidemment.

Mala Powers lors de la plus grande scène du film

À l’époque, le film a été salué par de nombreux critiques et fut un franc succès auprès du public – mais le budget était si bas qu’en faire une réussite n’était pas non plus un défi – mais la presse la plus influente n’a pas été tendre avec Lupino et Outrage. Ainsi Variety et le Hollywood Reporter ont reproché à la réalisatrice de trop mettre en scène, de vouloir allier cinéma social et entertainment.

C’est pourtant ce qui fait la force du film ; oui, Lupino est passée à la réalisation dans le but de filmer du social, du concret. C’est pour montrer des problèmes que tous les américains et américaines moyens peuvent connaître qu’elle s’est battue face à Howard Hugues pour le convaincre qu’il y avait un public à conquérir sur ce terrain. Mais elle n’oublie jamais de faire du cinéma, de travailler son image, son montage. Elle construit son cadre en profondeur en inscrivant les personnages sur plusieurs plans, laissant le premier à son héroïne pour que les autres s’agglutinent autour, l’empêche de respirer.

Ce qu’on lui reproche justement c’est d’utiliser tout ce que le cinéma lui met à disposition pour filmer la quête de soi de cette jeune femme, avec notamment un travail novateur et singulier sur la création sonore afin de mettre le spectateur dans la tête d’Ann. Une séquence notamment lorsqu’un homme l’approche dans la dernière partie du film est particulièrement brillante grâce à une utilisation d’inserts rapides et de sons agressifs qui transcrivent le malaise plus efficacement que n’importe quel mot le pourrait. Mais le plus frappant dans cette stylisation du film – et c’est qui donne le mot « thriller » au terme thriller psychologique -, c’est la longue séquence qui précède le viol.

Il va d’ailleurs sans dire que si vous êtes sensibles à ce sujet, il vaut mieux être prévenu à l’avance si vous souhaitez voir le film.

Lupino pose d’abord les deux personnages dans le même plan ; la boutique du vendeur au premier plan encadre l’escalier que descend Ann en sortant du travail. Alors qu’il la regarde descendre en sifflotant, nous le voyons aussi la regarder ; la musique guillerette qui fait écho aux sifflements n’annonce pas encore l’horreur, mais se mue en quelques notes pour ramener l’inquiétude. Le vendeur ferme boutique, s’habille et se met à suivre Ann qui n’apparaît qu’en silhouette sombre découpée par un éclairage typique du film noir. Sur son chemin de nombreux obstacles barrent la route du violeur, qui les contourne. Le spectateur comprend alors qu’il n’est pas prêt de s’arrêter… Puis la caméra coupe sur un plan large et ramène Ann en son centre au premier plan. Elle l’a entendu la suivre, et la peur est définitivement installée. La musique disparaît totalement pour ne laisser que les bruits de pas et les sifflets du violeur tandis qu’Ann appelle à l’aide. Dans un plan, le violeur est annoncé d’abord par son ombre menaçante sur un mur recouvert d’affiches représentant clowns terrifiants. La caméra s’éloigne à nouveau d’Ann pour montrer des rues immenses et vides de toute vie, insistant sur sa solitude face au danger… Lorsque le violeur la rattrape finalement, l’objectif se brouille, épousant ainsi la vision d’Ann, puis un plan de grue vient s’éloigner du crime qui va être commis, dissimulé dans le son également par un klaxon de camion bloqué. Il suffit d’une séquence de quelques minutes pour qu’Ida Lupino utilise tout ce que le cinéma lui offre pour mettre en scène une horreur rarement vue au cinéma, et elle le fait en ne rechignant pas à se plonger dans les codes du thriller ; en 1950, c’est tout simplement du jamais vu.

Son film suivant sera un film noir en 1953 avec un casting entièrement composé d’hommes ; la suite logique de son cinéma. Et c’est un pur plaisir de cinéphile que de redécouvrir son œuvre 70 ans plus tard, et la replacer dans l’Histoire comme elle le mérite.

Outrage, un film d’Ida Lupino sorti en 1950, et au cinéma en remaster de toute beauté le 9 septembre 2020 avant une nouvelle édition vidéo.

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