La femme des steppes, le flic et l’oeuf : après la pandémie, 2020 réveille les dinosaures

C’est mon premier article ici depuis la fermeture des cinémas, le 14 mars dernier. Les salles obscures m’ont étonnamment peu manqué durant le confinement. Leur réouverture peu ou pas encadrée du tout, ensuite, m’a vraiment dissuadée de les fréquenter de nouveau. Une rétrospective m’a fait craquer, début août: peut-être un prétexte à retrouver d’anciennes habitudes mais je suis restée peu gourmande. Et c’est une vérité maintes et maintes fois vérifiée par moi-même: quand on voit moins de films, ils s’impriment différemment là-haut. Je dis cela sans animosité ni mépris envers les personnes qui ont d’autres habitudes de consommation cinématographique mais, dans mon cas, c’est ainsi que je savoure au mieux. Merci le covid? Non, pas jusque là bien sûr. Mais je suis reconnaissante pour ce moment passé à apprécier La femme des steppes, le flic et l’oeuf.

Situé dans les steppes mongoles, le film de Wang Quan’an se défait rapidement du cliché du documentaire dépaysant pour Occidentaux en manque d’exotisme. Les yourtes et les tissus traditionnels sont bien là mais ils servent un autre but. Les plans larges de la steppe aux ciels turneriens réussissent à nous couper le souffle différemment d’une carte postale. La caméra du réalisateur semble toujours flotter à quelques mètres du sol, comme les jumelles d’un spectateur omniscient ou les yeux d’un très vieux cheval sauvage, tel qu’on en rencontre dès les premières images. La Mongolie est vivante avant tout lorsqu’elle s’éloigne de nos représentations mentales éculées d’une terre plate aux coutumes d’un autre temps. Téléphones, voitures et hôpitaux font partie du tableau et la ville rythme aussi la vie des gens de la steppe.

Incroyable plan séquence rythmé par un pano qui dévoile une scène de crime quasi théâtrale

L’intrigue policière est tout autant un prétexte. Si le film commence par la découverte d’un corps abandonné dans la steppe, ce sont bien les vivants qui sont au centre du tableau. La bergère, notamment, la femme du titre du film, en est le pilier et l’héroïne. Appelée par la police locale pour épauler la nouvelle recrue chargée de faire ses classes en affrontant la nuit glaciale pour veiller le cadavre, elle permet au tout jeune homme de vivre en quelques heures un véritable voyage initiatique. Etre adulte, être différent-e, être libre: voilà de quoi traite réellement le film de Wang; et il est très intéressant et appréciable qu’il ait choisi de le faire via le point de vue d’une femme mongole solitaire et indépendante. Ce qui en résulte est assurément l’un des films les plus touchants et beaux que j’ai vus cette année.

Sur une note onomastique, il est toujours fascinant d’observer cette capacité qu’ont les distributeurs français à moduler les titres des films étrangers. Öndög (oeuf en mongol) devient La femme des steppes, le flic et l’oeuf et ça y est, Sergio Leone has entered the chat. Alors que le premier, traduit en L’Oeuf, aurait été parfait à mon sens, en ce qu’il est à la fois mystérieux et exhaustif pour qui a vu le film, le second introduit l’idée d’une confrontation presque comique entre ces trois personnages et se trompe complètement de registre. Le nombre ahurissant de problèmes mondiaux divers soulevés par l’année 2020 ne m’empêchera pas de continuer à militer pour une meilleure traduction des titres de films étrangers ! La légèreté terre-à-terre de Wang Quan’an mérite mieux – il ne vous reste qu’à le vérifier par vous-mêmes.

La femme des steppes, le flic et l’oeuf (Öndög) de Wang Quan’an, avec Enkhtaivan Dulamjav, Aorigeletu, Batmunkh Norovsambuu, Arild Gangtemuer… Sortie le 19 août 2020

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