A ma place : un regard caméra

Jeanne Dressen n’avait pas pour intention de filmer Nuit Debout en 2016, lorsqu’elle s’y rend par curiosité. Elle a finit par sortir sa caméra lorsqu’elle voit une jeune femme prendre la parole : c’est le début d’un portrait. La femme s’appelle Savannah et entame sa plongée dans le militantisme…

Ce qui peut surprendre au premier abord dans ce long métrage d’une petite heure de la réalisatrice, c’est précisément que ce ne soit pas un film sur les idéologies militantes. En montrant énormément d’images des rassemblements mais aussi des manifestations, Jeanne Dressen s’intéresse finalement plus au quotidien des actrices et acteurs du mouvement. A la manière dont la vie s’organise et l’énergie qui la structure.

On comprend à l’image deux raisons pour ce choix de mise en scène de la documentariste. La première est un choix de point de vue : le cœur du film n’est rien d’autre que Savannah. Quand elle est à Nuit Debout et qu’elle s’exprime, la caméra l’accompagne parce que c’est là où elle se trouve. Les actions que l’on voit, notamment lorqu’elle tague des murs et des publicités dans le métro, n’ont pas besoin d’être nourries par le contexte de la Loi Travail. Au contraire, elles traduisent un ras-le-bol général, une rage contre tout un système – ce qui est bien l’un des points de départ du mouvement Nuit Debout.

La deuxième raison est due aux violences policières ; Jeanne Dressen a l’habileté de montrer par sa réalisation et son montage que les actes des forces du désordre de l’ordre finissent par annihiler tout le reste. Au début du film, Savannah est d’ailleurs montrée comme étant assez compatissante envers les CRS qui seraient perdus et pas préparés à gérer ce genre de situations, ce qui expliquerait leur violence. Il ne faut pas longtemps pour qu’elle change totalement de position, ni pour qu’elle se retrouve en première ligne pour dénoncer la police (et se faire blesser par un tir de flashball) impunie par ses actes. Aujourd’hui, la compassion n’est plus possible.

C’est donc en évitant de s’attacher aux causes de la révolte de Savannah que le film offre ce qu’il a de meilleur : un portrait de femme qui se cherche. C’est dans l’intimité que l’on y voit les plus beaux moments de cinéma. Quand Savannah, étudiante émérite en sciences sociales et bientôt prise en master à l’ENS, rend visite à son père ouvrier au chômage, on ne peut que mesurer les tensions qui mettent en branle des convictions, une lutte, mais aussi les troubles qui donnent son titre au film. Savannah ne sait où trouver sa place.

A ce titre, la caméra documentaire a quelque chose de relativement magique, puisque sa présence délie les langues. Bien sûr que nous n’agissons pareil lorsque nous sommes filmés, et Savannah ne fait pas exception. C’est lors d’une scène aux allures de confession que la jeune femme ose dire « je ne pensais pas que ce serait aussi douloureux en fait, la révolte ». Et là est bien le cœur du film. Il montre à quel point militer peut être difficile, épuisant, et comment aussi il faut parfois s’en éloigner pour simplement réussir à survivre.

A ma place, un documentaire de Jeanne Dressen. Au cinéma le 9 septembre 2020.

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