Tenet : soyez sympas rembobinez

Autant vous prévenir d’entrée de jeu : il ne sera pas question ici de ce que représente, ou plutôt veut représenter Tenet pour l’industrie du cinéma et les salles obscures. Les différents reports de la date de sortie, les fermetures temporaires de cinémas attendant le nouveau Christopher Nolan comme le messie ont déjà fait couler beaucoup trop d’encre ; assez pour faire passer BP et sa marée noire dans le Golfe du Mexique pour un petit joueur. À force, c’est assourdissant. On va plutôt parler du film, et on va spoiler un tout petit peu, ce qui explique que nous ne sortions cet article qu’aujourd’hui. En effet même si nous avons vu le film le 21 août, nous n’avions pas envie de faire un numéro d’équilibriste et de tourner autour du pot. Si vous souhaitez lire, faites-le après votre visionnage !

La première fois qu’un blockbuster « high concept » – c’est-à-dire reposant sur une idée narrative qui motive l’intégralité du récit et de la mise en scène – était sorti au cinéma et vendu par le seul nom de Christopher Nolan, il s’agissait d’Inception. Soit un film de braquage déguisé par son point de départ, l’exploration des rêves. Dix ans plus tard, le réalisateur le plus Hollywoodien des Britanniques contemporains retente un exercice similaire mais encore plus délicat : un film de guerre froide maquillé par un concept temporel ultra compliqué, puisqu’il joue avec l’entropie des objets.

Oui, ça ne veut à peu près grosso merdo plutôt rien dire du tout. Mais expliquons quand même : John David Washington interprète une sorte d’agent secret qui après une mission semi-ratée (mais une superbe scène d’introduction dans un opéra, avec une utilisation très ingénieuse des figurants dans le décor) se retrouve à enquêter sur des objets dont l’entropie a été inversée. C’est-à-dire qu’ils se déplacent dans le sens inverse du notre dans le temps ; cela commence par des balles qui retournent dans leur pistolet, et continue avec des plus gros objets comme des voitures qui roulent à l’envers… Et même des personnes qui se déplacent en inversé.

C’est une idée de mise en scène particulièrement savoureuse qui lui permet d’enchaîner des set pieces (décors voués au spectacle) assez démentiels, où l’on joue en permanence sur ses allers-retours palindromesques. Notamment lors d’une séquence où les agents secrets les plus classes du monde John David Washington et Robert Pattinson – leur duo qui pue la classe est LA réussite du film – cambriolent un coffre-fort personnel dépourvu d’air (donc ils retiennent leur respiration) se retrouvent face à face avec un adversaire dont les actions se déroulent à l’envers. Visuellement, pour utiliser un terme technique : c’est ultra chiadé. Cette idée narrative atteint son point culminant à la moitié du film, lorsque les protagonistes basculent eux-mêmes dans le monde inversé et tentent d’empêcher des événements qui se sont déjà produits… Mais est-ce réellement possible ?

Accidentellement, Nolan ancre son film en 2020 : dans le monde inversé les protagonistes ont besoin de masques pour respirer… Visionnaire ?

Ce concept de mise en scène s’inscrit aussi dans la filmographie de Christopher Nolan avec une certaine logique. Cette inversion était déjà au cœur des derniers plans de son Memento, et de manière générale la manipulation et la dilatation du temps est un élément constitutif de son cinéma. Du soleil permanent d’Insomnia à la relativité d’Einstein dans Interstellar, en passant par la superposition de trois périodes dans Dunkirk, on a bel et bien affaire à une obsession viscérale que le réalisateur ne peut s’empêcher d’explorer sous toutes ces formes.

C’est que ça lui va bien au fond, à lui qui est toujours aussi sobre, cérébral et carré dans son cinéma. On pourrait sans trop lui faire déshonneur le comparer à un horloger, puisqu’il a tendance à structurer ses récits à un point maladif, où chaque détail doit absolument être à sa place pour que les liens de cause à effet fassent avancer l’histoire et les personnages du début vers la fin. C’est une de ses forces mais bien sûr une de ses faiblesses aussi, puisque cette approche scénaristique en vient à ne plus surprendre une fois que l’on s’est habitué aux codes. Une faiblesse nettement présente dans Tenet donc… Mais c’est un choix aussi. Cela fait partie intégrante de sa personnalité cinématographique.

Et c’est d’ailleurs le sujet même du film ; les deux héros Washington et Pattinson s’interrogent à plusieurs reprises dans le récit sur ce que cette nouvelle réalité à deux directions veut dire sur les liens de causalité. Le premier se sent tout de suite attiré par la destruction de l’ordre (encore une thématique qui fascine Nolan) mais réalise au cours du film que l’on ne peut pas briser la chaîne : ce n’est pas parce que l’on peut “remonter le temps” pour dire les choses simplement que l’on peut changer quoi que ce soit. La seule chose qui compte, c’est le fait d’agir. Ainsi avec sa thématique Nolan semble commenter sur son propre cinéma et admettre ses limites, ou du moins ses marottes.

Tenet répare, Tenet remplace !

Car Tenet est bel et bien limité. Si l’on a tendance à associer Nolan au cinéma cérébral et intellectuel, on oublie souvent que c’est parce qu’il a du mal à transmettre ses concepts avec simplicité. Il n’a rien à voir avec quelqu’un comme James Cameron qui, lorsqu’il écrit et met en scène un film comme Terminator, parvient à réaliser l’exploit de faire croire au spectateur que tout coule de source. Et dans Tenet, le réalisateur britannique patauge dans le porridge à maintes reprises ; tant et si bien que l’on se retrouve trop souvent confus face à l’action. Même si un personnage dit à un moment, presque en faisant un clin d’œil à la caméra, »n’essaie pas de comprendre et laisse-toi porter », parfois le simple sentiment ne suffit pas, on a besoin de comprendre pour apprécier l’action. Et quand le film est terminé, on n’est pas certain d’avoir tout saisi dans le fonctionnement du concept. Pas parce que le film est trop intelligent, mais parce qu’il a parfois du mal à être limpide. C’est bien simple, à la sortie de notre second visionnage, ayant cette fois les idées plus claires, nous avons passé la soirée à expliquer des éléments cruciaux de l’histoire à nos camarades qui le découvraient. Et soyons honnêtes, c’est à la suite de ce second visionnage que nous avons vraiment prendre notre pied devant le film. Mais cette confusion reste un problème indéniable ; Nolan ne parvient pas à rendre clair par sa mise en scène ce que l’on regarde. Voilà qui va faire le beurre des articles et vidéos YouTube « Tenet explained » pendant des années…

Il faut ajouter à cela une scène d’action finale qui est certes impressionnante mais dont le cadre manque de glamour. C’était déjà un souci dans Inception, qui nous montre que dans ses rêves les plus fous Nolan rêve de… faire du ski. Ici, on se retrouve avec tout plein de soldats à regarder des explosions et désexplosions – ce qui reste ultra spectaculaire – dans un décor ultra terne et sans grand intérêt hormis son enrobage plutôt chanmax par le score monstrueux de Ludwig Göransson. Dommage, surtout quand le film s’ouvre par cette excellente scène à l’opéra qui chatouillait les mirettes.

Mais la plus grosse épine dans le pied de Tenet réside dans son concept même : c’est un exercice de style. Un blockbuster pour le grand public certes, exigeant comme on est en droit de l’attendre du septième art, mais aussi et surtout un pur exercice de style où tout ce qui est émotion et personnage passe au second plan. C’est audacieux, admirable, et disons-le clairement : du jamais vu. Mais ça ne suffit pas. On peut bien sûr apprécier sa manière de mettre encore une fois en scène une métaphore de l’acte même de réaliser un film, puisque le personnage de Pattinson (qui s’appelle Neil, ce qui donne Lien à l’envers, évidemment) est habillé en une sorte de Christopher Nolan et aide le protagoniste à construire la narration du film en pensant en même temps le début et la fin. C’est très fun, c’est pas dégueu, mais c’est encore une fois un exercice de style : ça ne suffit pas.

Heureusement, Debicki est là. Et après ce film, plus personne ne pourra dire « Debiqui c’est ? »

La tension entre le cérébral et l’émotion est souvent ce qui fait le cœur de l’oeuvre de Nolan, et c’est lorsque les deux se rejoignent que son cinéma fonctionne le mieux pour le grand public ; c’est par exemple ce moment dans Interstellar où Matthew McConaghey a vieilli moins vite que ses enfants et regardent leurs années défiler sur les messages vidéos en quelques secondes. Le concept est allié à l’émotion.

Ici, le héros n’a pas de nom. C’est un espion, il est ultra MEGA classe, son duo avec Pattinson est du génie pur (castez John David Washington en Superman et faîtes-le faire équipe avec le Batman de Robert, je vous en supplie)… Mais au final on s’en bat les steaks végés (Cinématraque n’est pas un supermarché, on a le droit de dire steak végé ici) de lui !

Le cœur émotionnel du film, dont nous n’avons pas encore parlé, c’est Elizabeth Debicki. C’est elle qui porte tout ce qui va pouvoir toucher le spectateur sur ses hautes épaules ; femme d’un mafieux qu’elle déteste, Debicki est prête à tout pour pouvoir rester auprès de son fils. C’est ce qui motive ses actions et qui fait d’elle, grâce à une interprétation hors pair, un personnage magnifique. On ressent la puissance tragique et la noblesse de son âme dans tout ce qu’elle projette à l’écran : son costume, sa démarche, ses lèvres pincées, ses yeux qui ne croient plus en rien. Si au moins Tenet pouvait révéler Debicki au grand public, cela serait déjà une réussite.

À côté de ces considérations très humaines et surtout terre à terre, la réflexion autour de la causalité, du futur et du présent, paraît bien pâle. Elle fonctionne par moments, en grande partie grâce au charme fou de Pattinson et de Washington, mais quand on y réfléchit à tête reposée, on remarque que cela ne dit rien de vraiment neuf sur la manière de raconter des histoires. L’idée est élégante. Elle questionne le déterminisme du palindrome temporel qui pose le fait que l’on ne peut changer ni ce qui est arrivé, ni ce qui va se passer. Mais que ça n’est pas du tout une raison pour être inactif… C’est encore une fois une exploration du sacrifice de soi pour le bien commun, une thématique courante dans toute la filmographie de Nolan, mais qui ici est, il faut l’avouer, pas superbement exploitée.

En cela, on repense alors à un excellent double épisode de Doctor Who époque David Tennant/Russel T. Davies, où le scénariste Moffat avait établi une relation palindromesque entre le docteur et une étrange séductrice masquée nommée River Song… Et c’était la meilleure idée de toute la série depuis cinquante ans. On se dit alors que pour une fois, Nolan l’obsessionnel du grand écran s’est fait battre par le petit.

Tenet, un film de Christopher Nolan avec John David Washington, Robert Pattinson et Elizabeth Debicki, en salles le 26 août 2020 en Imax, Imax Laser, 70mm, écran mal éclairé de chez UGC, ou encore piraté d’une captation téléphone dégueulasse et visionné sur votre 3DS si vous voulez la mort du cinéma.

3 thoughts on “Tenet : soyez sympas rembobinez

  1. Superbe analyse et surtout je trouve la critique très objective.
    Cependant, je pense que Tenet sort au bon moment, les salles obscures ont besoin qu’on aille voir des blockbusters et probablement qu’on aille les voir plusieurs fois. Tenet sert bien à cela

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