Mignonnes : c’est pas de ton âge

À peine deux jours après sa sortie française, presque tout le monde a déjà entendu parler de Mignonnes, le premier long métrage de Maïmouna Doucouré. On aurait pu croire que c’était parce que le film est très bon (disons-le d’emblée, c’est vraiment super), ou bien qu’il surfe sur sa réputation après avoir été primé au festival de Sundance, premier long métrage français à y avoir reçu une récompense par ailleurs.

Spoiler alert : pas vraiment. On apprend le jour de sa sortie française que le film n’a pas été soutenu par les salles de cinéma spécialisées en art et essai, ni par l’AFCAE, dans une période si particulière où toute sortie mériterait d’être encouragée, d’autant plus lorsqu’il s’agit d’un premier long métrage indépendant. Mais pire que ça : Netflix, qui diffusera le film à l’international à partir du 9 septembre, s’est complètement embourbé dans sa stratégie marketing afin de promouvoir le film. À tel point que le public américain, notamment, s’est littéralement pris de haine pour un long métrage qu’il n’avait pas vu, uniquement en se basant sur une affiche qui montre les jeunes héroïnes du film danser de façon lascive (non, on ne parle pas de Patrick Swayze). Venant d’un pays où les concours de Mini Miss sont légion, c’est quand même fort de café (et Little Miss Sunshine, ça ne vous rappelle rien, accessoirement ?). C’est que Mignonnes est un film complexe, intelligent et extrêmement rare dans sa manière de manipuler un matériau extrêmement sensible. Bref, tout ce que n’a pas été son marketing américain.

Car tel est le postulat du film : Amy, onze ans, débarque dans une nouvelle école et devient amie avec un groupe de danseuses, les « Mignonnes ». Dans l’espoir de se faire accepter, d’être intégrée et de se rendre cool, alors qu’elle n’a jamais vraiment dansé de sa vie, Amy s’initie à la danse, reproduit les gestes de ses copines, mais aussi ceux des clips qu’elle regarde sur internet. Et pour elle, ces moments passés avec ses amies, c’est aussi le moyen de fuir un carcan familial bouleversé : vivant seule avec sa mère, Amy apprend que son père mariera une seconde femme…

Il serait donc question que Mignonnes glorifie l’hypersexualisation des jeunes filles, uniquement sur la base de l’affiche publiée par Netflix. Spoiler alert bis : c’est comprendre complètement de travers l’intention de la réalisatrice, qui a justement écrit ce film après un an d’enquête, en réaction à une fête de quartier où elle a vu des jeunes filles de onze ans danser de manière très suggestive. Des mois et des mois de travail réduits à néant par une bande de débiles pas fichus de voir plus loin que le bout de leur nez… ou d’une affiche, dans le cas présent.

Car non : Mignonnes ne glorifie à aucun moment l’hypersexualisation des jeunes filles.

Tout au long du film, la caméra adopte le point de vue de son héroïne, Amy, qui pour se faire accepter reproduit les gestes qu’elle peut voir dans des clips où des femmes presque totalement dénudées font du twerk, se mettent dans des positions suggestives… Et si la mise en scène de Doucouré se met justement à reproduire ces mêmes codes, c’est parce que pour cette petite fille, et pour ses amies qu’elle cherche ensuite à convaincre, ces gestes et postures sont tellement banalisées qu’elles en sont devenues la norme, ce qu’il faut faire pour se faire remarquer et rendre désirable, des arguments qui, selon elle, feront pencher la balance pour que les jeunes filles remportent un concours de danse. Où, là aussi, leurs principales concurrentes, plus âgées, se prêtent au même type de gestes, dévoilent parfois leur anatomie dans des vidéos…

Pour Amy, c’est une manière de prendre le contrôle de son existence, face à une mère dépassée par les événements, piégée dans une relation où elle manque de considération. C’est prendre le contrôle, certes, mais peu à peu, on se rend compte que ces jeunes filles veulent peut-être grandir trop vite. Que ces jeux auxquels elles se vouent, finalement, ne sont pas de leur âge. Et si Amy veut grandir trop vite, c’est pour prendre confiance en elle, se sentir apte à prendre ses propres décisions, mais sans se rendre forcément compte de leur conséquence en raison de son innocence. Alors oui, la mise en scène de Maïmouna Doucouré est parfois déstabilisante lors de ces scènes de danse, mais tel est l’objectif voulu.

Qui plus est, l’intelligence du point de vue adopté permet d’éviter tout jugement sur ses personnages ; lorsque Amy est blessée par sa vie familiale qui lui exige de grandir trop vite, elle cherche parallèlement à grandir trop vite dans des codes occidentaux et à travers la danse… Mais elle ne fait rien d’autre que se chercher, en vérité. Elle avance à tâtons et nous avançons avec elle, tandis qu’elle cherche sa place au milieu d’univers radicalement différents, mais sans jamais tomber dans le pamphlet sur la structure familiale polygame et la place donnée à la femme, sur ces jeunes filles qui veulent danser comme les adultes. Parce que ça n’est pas un pamphlet, c’est un récit initiatique plein d’obstacles, de tourmentes et de victoires.

Il serait regrettable de passer complètement à côté du film, tant il est sincère et plein de bonnes intentions. Regrettable pour Maïmouna Doucouré, qui se bat pour faire exister son film aujourd’hui, regrettable pour ces jeunes filles (Fathia Youssouf, Medina El Aidi, Esther Gohourou, Ilanah Cami-Goursolas…), castées parmi sept cents autres enfants alors qu’elles n’avaient jamais joué devant une caméra par le passé et qui s’en sortent à merveille.

Bref : soyez mignon.ne.s, et allez voir Mignonnes.

Mignonnes, un film de Maïmouna Doucouré, avec Fathia Youssouf, Medina El Aidi, Esther Gohourou, Ilanah Cami-Goursolas… Sortie française le 19 août 2020.

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