Le cinéma ne peut pas raconter 2020 n’importe comment

Dans notre article sur le quotidien sur la rédaction durant le confinement, nous nous étions posé la question suivante : qui pour réaliser un film sur la période ? Les réponses se répartissaient globalement en deux camps. D’un côté, on exprime une envie profonde de ne pas voir de films exploiter la période. De l’autre, des réponses sous formes de blagues prophétisant les inévitables comédies françaises sur le sujet.

A l’approche du déconfinement, nous avons alors appris non sans agacement (sans surprise non plus) que Dany Boon était déjà prêt en train de préparer un film sur un immeuble confiné. Sur Twitter, nous avons été beaucoup à inventer les pires scénarios possibles pour la comédie française populaire, et je suis prêt à parier que plus d’un risquent de voir le jour. La femme bourgeoise qui s’apprêtait à quitter son mari, avec la fille ado vegan qui se rebelle et qui est moquée pour ses positions, un type confiné avec sa compagne et sa maîtresse, j’en passe et des meilleurs… Plus c’est cliché, plus on peut être sûr de voir cela arriver.

Personne n’a envie de voir ça. Je ne suis évidemment pas dans la tête des gens, mais ce qui était déjà vrai pour la comédie française beauf avant 2020 ne va pas s’arrêter de l’être d’un seul coup : le public en a marre de la pensée unique de l’humour beauf et bourgeois. D’ailleurs, Paris Match révélait aussi que les comédies françaises sont de moins en moins souvent proposées en projections pour la presse écrite, par peur de se faire démonter ensuite.

Toutes les images de l’article proviennent d’œuvres de fiction dont l’action se déroule en 2020. La première image, c’était Dollhouse. Celle-ci, c’est Dark Angel.

Pourquoi « pensée unique » ? Parce que la majorité de la production comique française au cinéma naît dans la même école. Celle de Dubosc et Clavier, l’héritage d’un rire masculin, aisé, blanc. A l’aise. Pas besoin de nous lister les quelques contre-exemples en commentaire, nous aussi on a de l’affection pour Lucien Jean-Baptiste, Antonin Peretjako, Eric Judor. Ce n’est pas le même cinéma.

Cette pensée unique est celle d’artistes parisiens à l’univers très hermétique, et uniforme ; et le phénomène n’est pas du tout limité au cinéma. Dans les domaines de la littérature, on a bien rigolé des carnets de confinement publiés dans la presse. Dans les médias d' »information », les reportages sur les familles cathos dans leurs résidences secondaires aussi ont eu de quoi faire grincer les dents.

C’est à cause de ce genre d’images, et de textes, que j’ai pensé ces deux derniers mois : je n’ai aucune envie de voir de film sur le confinement et sur la pandémie. Parce que je refusais de voir la situation comme un prétexte pour exploiter une situation que toute la France a vécu. Mais après réflexion, j’ai complètement changé d’avis. Le cinéma se doit de parler de 2020. Mais il doit le faire pour de vrai.

Il ne s’agit pas de montrer des disputes pour du papier toilettes dans un supermarché, des parisiens qui s’improvisent joggeur du dimanche, des parents qui découvrent que gérer leurs enfants c’est compliqué, des réunions zoom en haut costume bas caleçon. Tout ça, c’est facile, banal. C’est exploiter la connaissance immédiate de la situation par le spectateur pour le brosser dans le sens du poil… Ce n’est pas ça, la pandémie. Ce n’est pas ça 2020.

Le règne du feu.

Cinéastes du futur, ayez le courage et la décence de montrer l’incapacité des dirigeants à prendre la moindre décision intelligente des mois durant, préférant sacrifier des vies plutôt que de perdre le contrôle sur l’économie. Ayez la force de montrer les contrôles de police en Seine Saint-Denis, dans les quartiers où rester enfermé est impossible, et de les comparer avec la vie pépère dans le 15ème arrondissement. Osez faire un film sur la chaîne alimentaire en temps de crise, des fameuses framboises jusqu’aux supermarchés et aux caissières qui se font entuber par Auchan et tous les autres. Osez montrer les manifestations en temps de pandémie, pour les droits des sans-papiers et contre les violences policières envers les noirs, les actions des colleuses, qui révèlent que même face à un virus mortel la rage face à l’injustice a besoin de se faire entendre. Montrez les femmes épuisées par la charge mentale de leur couple, montrez les soignantes fuies par leur voisinage qui a peur d’être contaminé. Faites-moi un montage absolument terrifiant des bourgeois qui applaudissent à 20h se sentant héroïques tandis que l’hôpital public manque de moyen à cause du vote de ces mêmes bourgeois. Montrez les EHPAD, montrez la vie face à la mort dans son entièreté et pas seulement celle d’une bulle.

Et si vous souhaitez être plus personnel, plus intime ; faites-le avec délicatesse. Montrez un couple qui sort miraculeusement grandi et transi de cette période. Montrez un amour adolescent pour qui la séparation de deux mois de confinement est vécue comme la plus grande des tragédies. Montrez un grand-père qui n’a plus droit aux visites hebdomadaires de son fils pour éviter tout risque. Montrez des parents forcés d’être confrontés à la différence de leurs enfants. Montrez des amours lesbiennes, des corps trans. Montrez tout ce que notre quotidien nous offre et que le cinéma ne sait pas voir.

Il est devenu impossible d’ignorer tout cela. Si le monde d’après sera certainement impitoyable, plus libéral et excluant que jamais, alors le cinéma se doit de lui répondre non. Faites des comédies, des thrillers, des teen movies, des musicals, des drames… Mais soyez vrais. Proposez-nous un cinéma qui soit à la hauteur des ambitions qu’un tel art doit permettre.

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