Henri : la Cinémathèque française, enfin ?

Un outil de gestion de crise culturelle

Jeudi 9 avril, la Cinémathèque a lancé Henri, sa propre plateforme de streaming nommée d’après Henri Langlois (1914-1977), le père fondateur de l’institution. Ce nouveau service n’est pas sans rappeler ByNWR, la plateforme de streaming de Nicolas Winding Refn, qui diffuse des films anciens et rares dont le réalisateur a acheté les droits pour les sauver de l’oubli. Henri se donne une mission aux objectifs assez similaires: rendre accessible des films méconnus de ses collections. Une semaine après la sortie française de Disney+, Henri fait le choix de beaucoup d’institutions qui renouvellent leur offre dans le cadre du dispositif Culture Chez Nous: rassembler leur public auprès d’oeuvres classiques, voire fondatrices; un retour aux sources rassurant et ancrant dans une continuité temporelle, à l’image de l’avant-pendant-après épidémie de COVID-19 que nous traversons actuellement.

Trois semaines après la fermeture de la Cinémathèque – à l’instar de tous les établissements culturels – la mise en ligne surprise d’Henri s’est faite en grande pompe, en s’arrogeant le parrainage posthume du réalisateur Jean Epstein. Alors que la plateforme ajoute chaque soir à 20h30 un nouveau film à son catalogue, se dessine pour l’instant une programmation thématique par cinéaste ou par genre. Après un tryptique Epstein (La Chute de la maison Usher, La Glace à trois faces, Le Tempestaire), un dyptique du Géorgien Otar Iosseliani (Un petit Monastère en Toscane, April), un onglet Séance spéciale, faisant écho à l’édition 2020 annulée du Festival de Cannes, a rejoint la sélection cinéma expérimental et d’avant-garde.

Le Tempestaire (1947) d’Epstein, plus gros coup de coeur de votre dévouée sur Henri

La french (Cinémathèque) touch

J’aimerais m’attarder sur cette sélection de films: un réalisateur français déjà célébré par la salle de la Cinémathèque qui porte son nom; le père fondateur de l’institution; un corpus de cinéastes entièrement masculins et occidentaux (à l’exception d’un documentaire collectif sur Henri Langlois, qui présente des plans réalisés par Agnès Varda, Souleymane Cissé et Kiyoshi Kurosawa)… Rien de vraiment étonnant, au vu de la programmation habituelle. Dix ans après son installation à Bercy, seules 7 rétrospectives sur 293 programmations ont été consacrées à des réalisatrices et la direction prise par le nouveau directeur de l’institution depuis 2016, Frédéric Bonnaud, ne suit guère d’autre chemin. Connu pour sa réticence à programmer des réalisatrices, il choisit même d’honorer Roman Polanski et Jean-Claude Brisseau par des rétrospectives, alors qu’éclatent l’affaire Weinstein et le mouvement MeToo. Sur Henri, on ne se mouille pas donc, fidèles à une farandole de figures représentatives d’un certain entre-soi masculin. Polanski est même présent en tant que coréalisateur; c’était irrésistible pour la bande à Bonnaud, visiblement.

Si l’un des objectifs d’Henri est de rendre disponible des films rares des collections de la Cinémathèque, il vise aussi à remplacer les multiples projections quotidiennes annulées en temps de confinement: constituer un flux cinématographique alternatif de par son moyen de diffusion, mais pas de par son contenu. Si l’on peut regretter le manque de diversité, il est en revanche bienvenu que ces films soient accessibles à tous les spectateurs disposant d’une connexion internet. En effet, l’auto-proclamée Cinémathèque française n’est pas que la Cinémathèque de Paris. Si les cinémas d’art et d’essai partout en France participent au rayonnement des films anciens et/ou rares, les collections de la Cinémathèque – par ailleurs parmi les plus importantes à l’échelle mondiale – restent grandement inaccessibles au reste du pays, en dehors de Paris. Saluons donc cette initiative qui permet leur plus grande diffusion, mais reste à savoir quelle sera la longévité d’Henri et si elle survivra réellement à la fin de la période de confinement. Cette dernière a vu la mise en place dans tous les domaines de nombreux dispositifs novateurs en matière d’accessibilité: preuve qu’elle est possible depuis le début. Espérons qu’à l’issue du confinement, un mouvement de spectateurs déterminés réussisse à faire flancher Bonnaud et ses collègues parisiens en faveur de la Cinémathèque française – pour de bon.

Henri, plateforme des collections films de la Cinémathèque. Disponible sur https://www.cinematheque.fr/henri

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