La salle de cinéma dans les séries télévisées

Romancer la salle obscure ; en faire un lieu sacré. Retirer apaisement et exaltation lorsque l’image devant nos yeux est projetée depuis notre dos…. Voilà bien le péché mignon des cinéphiles. Dont nous faisons partie, malgré nos goûts douteux à Cinématraque… Seul site capable de vanter les mérites de Camping et La Flor, tout en assassinant sans vergogne Xavier Dolan.

Aujourd’hui, alors que toutes les salles de cinéma du pays, et quasiment du monde entier, sont fermées, il devient encore plus difficile de ne pas fantasmer ce lieu. C’est qu’il exerce une telle magie sur nos esprits qu’on en oublierait presque les gens qui parlent pendant les films, mangent du pop-corn la bouche ouverte, sans oublier ces chères punaises de lit.

Forcé.e.s à végéter sur nos canapés et face à nos petits écrans, on en vient alors à réfléchir comment la télévision aime représenter la salle de cinéma. Cet article est le fruit d’une recherche sur les apparitions de ce lieu qui nous est cher dans le médium épisodique. Parlons donc de la salle de cinéma dans les séries télévisées.

Dialogue des médias

Pourquoi avoir choisi spécifiquement des œuvres télévisuelles qui parlent de la salle de cinéma ? Les films qui la mettent en scène sont nombreux, mais le problème est qu’ils participent au même medium, et sont donc déjà en soi un commentaire sur le cinéma, moins que sur le lieu même.

D’ailleurs, il faut noter que le cinéma a souvent représenté la télévision ; les habitués et habituées des productions Spielberg, Amblin et compagnie des années 80 s’en souviennent ; quand Marty voyage dans le temps dans Retour vers le Futur, il se retrouve à table devant le poste avec la famille de sa mère. On pense aussi à Joe Dante qui a grandi face aux rediffusions de mauvais films d’horreur à la télévision, et qui en a fait tout un gimmick de son cinéma. D’ailleurs, on voit au cinéma le plus souvent des postes de télé diffuser des films, et non des séries. C’est donc encore une forme de commentaire sur soi…

Vraiment, le cas de la série télévisée qui se sert du lieu de la salle de cinéma nous semble à part : le petit frère qui réfléchit au grand, en quelque sorte. Pour réaliser cet article, nous avons demandé de l’aide de nos camarades sur Twitter, afin de retrouver des scènes précises dans tout un tas de série. Un énorme merci à tous ces gens forts sympathiques qui ont bien voulu jouer le jeu, et un merci particulier à des amis scénaristes qui m’ont envoyé un épisode de sitcom jamais tourné qui se passe dans un cinéma.

En tout cas, la longue liste que nous avons concocté à partir de cette collaboration prouve déjà que la salle de cinéma est très présente dans les séries. Enfin, nous avons choisi de ne pas parler des séries qui sont consacrées de trop près à la création cinématographique. Des œuvres comme Dix Pour Cent, ou The Deuce, même si le second s’intéresse surtout au pornographique, sont obligés de dialoguer avec la salle de cinéma mais dans une dimension trop ciblée, moins universelle. Or l’objectif de cet article est de trouver des propriétés universelles à la salle de cinéma, qui seraient révélées par le medium série télé.

La salle de cinéma comme lieu de vie et d’interaction sociale

Structurellement, la série télévisée est différente du long-métrage. Sans parler même des logiques de productions et de diffusions, la longueur du format implique de favoriser les personnages sur l’intrigue ; du moins dans une vision académique et aujourd’hui semi-datée de l’art télévisuel. Il paraît en tout cas logique que nous regardions des séries pour les personnages ; aussi les lieux où se déroulent l’action révèlent ces personnages en premier lieu.

L’exemple le plus commun et courant provient de la sitcom. Qu’elles soient plus classiques (Un Gars, une Fille, That 70s Show, The Big Bang Theory…) ou modernes (Curb Your Enthusisasm, It’s Always Sunny in Philadelphia), le principe reste globalement le même : la salle de cinéma est une manière de révéler des personnalités à travers des conflits humoristiques.

La sitcom fonctionne, historiquement, sur un nombre de lieux réduits puisqu’elle est filmée en studio face à un public. La salle de cinéma est donc un lieu inhabituel, qui s’oppose à l’intimité de la maison : c’est un lieu d’interaction sociale. L’écran n’a que peu d’importance, et d’ailleurs puisque le public en studio regarde les acteurs et actrices, il n’y en a pas la majorité du temps.

Surtout, la sitcom parle de nous. Quand elle utilise la salle de cinéma, elle s’en sert pour nous faire nous reconnaître dans les personnages, ou reconnaître plus souvent des comportements que nous détestons dans la vraie vie. On a tous croisé un type chelou comme Sheldon Cooper qui a ses petites manies, on s’est tous énervé sur un type qui commente le film. La palme revient certainement à Seinfield, puisqu’on y voit Jerry emballer une zouze devant la Liste de Schindler ; Newman les surprend et est très en colère. A ce sujet, beaucoup ont mentionné que Jerry mangeait du pop-corn devant le film mais c’est faux ! Cela n’est pas exactement ça, et on se demande d’où vient cette erreur car elle a été rapportée de nombreuses fois.

Les personnages de sitcom sont souvent hauts en couleur, c’est pour ça que nous les regardons. Puisque la salle de cinéma est un lieu public, ils se retrouvent confrontés au monde, en quelque sorte, et leur originalité n’en paraît que plus marquante. Quand Kelso fait l’idiot dans le garage d’Eric Forman dans That 70s Show, on rigole de ses bêtises. Quand il se comporte pareil au cinéma, ça n’est pas la même histoire.

La saison 1 de cette sitcom célèbre – mais pas assez, regardez That 70s Show – se déroule en 1977, soit une année relativement importante pour la salle de cinéma. Savez-vous pourquoi ? Et oui, c’est bien l’année de sortie de Eraserhead de David Lynch, un ovni qui a été vu par toute la société de l’époque… Non, bien évidemment, nous voulons parler de Star Wars. Toute la bande d’Eric Forman a vu le film et devient rapidement obsédé par Luke, Dark Vador et tout le bazar. Ce qui a tendance à agacer le darron Red Forman, élu king des rageux parmi les rageux.

Cependant, lors de la scène finale de l’épisode on peut voir Red au cinéma se faire cueillir comme une fleur par le spectacle sans précédent que lui offre Star Wars… En ne montrant que les fauteuils de la salle de cinéma, la série télévisée aura donc réussi à nous faire comprendre le pouvoir magique du grand écran ; il universalise les passions.

On aurait aimé vous parler de cet épisode incroyable de Charmed dans l’article, mais il ne s’y prêtait pas vraiment alors on vous met juste cette image.

Lieu bâtard entre le social et l’intime

Le voir simplement comme un lieu public reste cependant réducteur. Ce que nous vivons dans les salles obscures relève d’un équilibre étrange entre expérience sociale et intimiste. Oui, nous faisons partie d’un groupe mais en étant dans le noir, nous vivons une expérience purement personnelle. Parfois, cette expérience n’a rien à voir avec le film : dans Smallville par exemple, Clark et Lana se prennent la main et vivent l’intimité d’un amour naissant sous nos yeux, de la même manière que l’auteur de cet article n’a aucun souvenir de Underworld 2, puisqu’il a pécho sévère devant lors des manifs contre le CPE. La belle époque.

Cette intimité qui s’exprime au sein du collectif est très visible dans la magnifique série Mad Men. On pense par exemple à cette séance partagée entre l’anglais Pryce et Don Draper, qui vont voir un film de kaiju japonais totalement bourrés et dérangent le reste de la salle. Mais surtout, on pense à cette séance de La Planète des Singes entre Don et son fils. Le petit Draper est puni et n’a pas le droit de regarder la télévision… Alors Don l’emmène au cinéma. Lorsque le film se conclue, l’enfant est estomaqué par la révélation finale (pas de spoilers, même si tout le monde la connaît probablement) et son père lui propose de rester assis pour le revoir en sachant la fin.

Dans le deuxième épisode de la première saison de Peaky Blinders, le personnage de Cillian Murphy fait entièrement interrompre une séance pour régler un conflit personnel ; ce qui permet dans le contexte dramaturgique de la série de signifier son pouvoir et son influence, mais aussi de mettre en lumière cette dichotomie public/privé qui existe dans les salles de cinéma. Littéralement mettre en lumière, puisqu’il fait rallumer la salle.

Et quoi de mieux pour parler de ce rapport entre l’intime et le social que la série Sense8 des sœurs Wachowski ? Dans la première saison, Nomi se rend au cinéma avec sa petite amie et leur ami Bug. A l’écran, une star de cinéma nommé Lito Rodriguez qui fait partie du cluster de Nomi, un groupe de 8 personnes (des « sensates ») liés émotionnellement et physiquement à travers le monde. Bug exprime alors tout son amour à Lito, présent mentalement dans la salle de cinéma grâce à son lien avec Nomi, vivants un beau moment d’intimité tandis que la salle remplie applaudit les exploits du Lito sur le grand écran.

Lorsque le format série met en scène la salle de cinéma, il nous permet de mieux comprendre cette dimension intimiste croisée de social qui en fait sa particularité ; puisqu’il n’est pas cinéma, il ne se commente pas lui-même. Ainsi derrière nos écrans d’ordinateurs ou nos télévisions nous voyons le véritable pouvoir du lieu, tandis que nous regardons des séries que nous partageons avec le monde entier… Même si cette réalité est devenu moindre à l’heure du streaming, des plate-formes, du binge. Chacun son rythme. Mais la télévision traditionnelle, c’est-à-dire rythmée par son épisode à la semaine, reste une expérience collective au même titre que la séance de cinéma en est une. Nous vivons la communauté dans notre intimité.

« Qui regarde les… » Ah et puis merde.

Un lieu à l’importance politique capitale

Mettre en scène la salle de cinéma, c’est également reconnaître le rôle politique du septième art. Après tout, si les images n’avaient pas le potentiel de changer le monde, nous n’en parlerions même pas. Le cinéma a le pouvoir de révéler la société, montrer ce qui cloche tout en sonnant les cloches. Vous vous souvenez de ces articles un peu idiots sur Macron qui aurait vu Les Misérables de Ladj Ly et aurait été impacté au point de vouloir agir pour la vie dans les quartiers les plus abandonnés de France métropolitaine ? Bien sûr qu’on a du mal à y croire parce que tout ce qui rapporte à Macron respire le poison et la mauvaise foi, mais dans l’idée, c’est précisement ce que fait le cinéma.

La série télévisée de Watchmen, écrite par Damon Lindelof, s’est servie de la salle de cinéma comme prisme sur toute la société américaine et son rapport aux communautés noires. La série commence et se termine dans une salle de cinéma, et le film qui est diffusé force le spectateur télévisuel à repenser tout le cinéma de super-héros en y intégrant la question noire. C’est-à-dire qu’à l’ère des blockbusters hollywoodiens qui restent les histoires de héros américains blancs (le seul héros majeur est Black Panther, et son personnage représente davantage l’Afrique que les USA, pour un résultat somme toute assez inoffensif), la télévision vient questionner le cinéma et montrer que le justicier masqué le plus évident politiquement est noir, puisque le masque dissimule son identité.

Plus intéressant encore, la mini-série de David Simon (The Wire) The Plot Against America vient nous rappeler qu’à une époque la salle de cinéma servait à diffuser les informations. C’est-à-dire, comme le mot l’indique, à informer. Dans cette uchronie adaptée d’un roman de Philip Roth, un père de famille juif dans des Etats-Unis pro-Hitler et antisémite suit l’évolution géo-politique du pays dans une salle de cinéma. Là où d’autres, plus insouciants, s’y rendent en pensant seulement à se divertir, lui n’y voit qu’une manière de rester au courant des dernières exactions qui mettent en danger sa propre existence et celle de sa famille. Ainsi le format télévisuel nous rappelle, épisode après épisode, semaine après semaine, que la salle de cinéma est un lieu qui historiquement, symboliquement, et politiquement, a de la valeur.

Les Simpsons, la télévision par excellence.

Un lieu qui nous manque

Au moment où nous écrivons ces lignes, nous n’avons aucune idée de quand les salles de cinéma ré-ouvriront. Les grosses productions se sont permis le luxe de décaler leurs sorties (si les cinémas ré-ouvrent fin juillet, Disney/Fox sortira un film par semaine… L’enfer), tandis que d’autres se sont vite tournées vers la VOD. Certaines, la majorité sans doute, sont encore en plein doute.

Difficile, mais nécessaire, de penser la salle de cinéma quand celle-ci n’existe virtuellement plus. Au milieu de l’angoisse d’un monde chamboulé, et d’un après-confinement qui semble tout aussi terrifiant que la pandémie d’un point de vue politique et économique, on se raccroche aux branches en romançant, fantasmant le lieu. Comme si, après tout cela, nous pourrions le retrouver et que tout soit résolu. Et ce ne serait pas le cas, bien sûr. Mais laissons-nous le luxe de rêver un instant…

Rêver un instant. Comme le fait Bart dans cet épisode des Simpsons où Homer lui interdit d’aller voir le film d’Itchy et Scratchy. Le fiston fantasme un futur où lui et son vieux père vont au cinéma des décennies après, réconciliés autour du cinéma. Ou comme l’ont fait les scénaristes de The Walking Dead dans la saison 9 (merci aux trois personnes qui regardent encore la série pour nous l’avoir signalé), montrant les survivants de l’apocalypse zombie profiter d’une jolie séance de cartoons dans une salle de cinéma. L’espace d’un instant, rêver que le monde ira pour le mieux. Que nous retrouvons ces salles qui nous parlent de nous, qui nous font réfléchir le monde, et tout ce qui n’y tourne pas rond.

On se souvient probablement tous du dernier film que nous avons vu en salles avant le confinement, avant ce basculement du monde sans précédent dans nos vies. Laissons tomber le nous pour terminer : le dernier film que j’ai vu au cinéma, c’est Vivarium. Mais ce n’est pas de ça dont je me souviendrai.

C’est d’une amitié. D’un ami projectionniste et moi-même, bien assis dans son cinéma ; face à un écran éteint. Ici, dans ce lieu qui veut tant dire pour nous, nous avons rêvé de nos vies futures. Débattus autour de Miyazaki et de son meilleur film, des inspirations européennes dans son imaginaire… Le reste est flou, car nous avions trop bus. Puis en se quittant, et fermant le cinéma pour une durée qui à l’époque nous était encore insoupçonnée, on se promettait de revenir un jour ici et rallumer l’écran. Se mater John Travolta et Nicolas Cage dans Face Off. En attendant, les séries télé continueront de nous faire réfléchir à ce que le cinéma a de si particulier, mais au fond, on le sait déjà. C’est parce que c’était moi, parce que c’était lui…

Portez-vous bien.

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