Run : On the railroad again

Nous ayant laissé inconsolables mais rassasiés (n’essayez pas de nous casser les bonbons avec une saison 3 qui n’aurait aucun intérêt), Fleabag a laissé dans la sériephilie contemporaine une trace indélébile, particulièrement au terme d’une saison 2 qui l’a imposé comme la plus grande dramédie romantique de sa génération. Trésor d’écriture et d’humanité ayant fait d’Andrew Scott un sex symbol sacrilège et laissé derrière elle une tripotée de moments de vie aussi déchirants qu’inoubliables, Fleabag a fait émerger en un claquement de doigts la plume et le regard (face caméra, de préférence) de Phoebe Waller-Bridge. Tout le monde s’arrache depuis la nouvelle it girl de la pop culture anglo-saxonne, passée depuis par deux des sagas les plus maousses d’Hollywood, Star Wars (via le droïde L3-37 de Solo) et James Bond (via ses apports au script de No Time to Die, qu’on espère en effet voir sur grand écran avant de tous mourir).

Ensevelie sous les projets au point de devoir délaisser la saison 2 de Killing Eve, ce qui s’est très vite fait ressentir (sans vouloir attaquer sa remplaçante Emerald Fennell dont on attend avec curiosité le premier long Promising Young Woman, au passage), Phoebe Waller-Bridge est devenue presque un label d’excellence en soi, au point que chaque mention de son nom déchaîne l’excitation des Internets dans leur ensemble, de la rédac des Inrocks aux comptes Twitter qui ont oublié que les phrases débutaient par des majuscules. Alors quand HBO a annoncé la mise en chantier de Run en mars 2019, en plein cœur de la diffusion de la saison 2 de Fleabag outre-Manche, l’heure était à la régalade collective.

Autant mettre les choses au point tout de suite : Run n’est pas VÉRITABLEMENT la nouvelle série de Phoebe Waller-Bridge. Bien que créditée en tant que productrice exécutive et impliquée dans le développement de la série (avec un petit rôle à la clé), la nouvelle venue de HBO est surtout le bébé de l’autre tête pensante les deux merveilleuses saisons de Fleabag : Vicky Jones. Actrice et metteuse en scène venue du théâtre, c’est avec elle que Phoebe Waller-Bridge a crée sur les planches le personnage de Fleabag, avant qu’il ne prenne son envol sur le petit écran. Les deux femmes ne se sont cependant jamais quitté depuis, et s’associent encore ici pour Run, qui au premier abord fleure bon la série de prestige sous tous ses angles.

Run s’ouvre sur un postulat aussi énigmatique qu’un poil grotesque en apparence : une jeune femme menant une vie de famille tout ce qu’il y a de plus conventionnel reçoit un jour, venu de nulle part, un SMS lui disant simplement « RUN ». Elle se souvient dès lors d’un pacte, lié avec son amoureux de l’époque dix-sept ans plus tôt, par lequel ils se faisaient la promesse, si l’autre sentait le besoin de s’enfuir un jour, de le suivre dans sa fuite. Ruby, décide donc de plaquer mari et enfants pour s’embarquer dans une folle course en train à travers les États-Unis avec son ex petit ami, Billy, devenu coach de développement personnel à succès. Et quand bien même le pitch vous laisserait dans un premier temps de marbre, c’est le moment de vous préciser que la Ruby en question est jouée par l’excellente Merritt Wever (je vous épargne le CV mais regardez la fantastique mini-série Unbelievable sur Netflix si c’est pas déjà fait) et que le Billy en question est incarné par Domhnall Gleeson dont la carrière n’est heureusement pas morte avec The Rise of Skywalker même si J.J. Abrams a fait de son mieux pour essayer de nous faire croire le contraire (ni oubli, ni pardon).

Derrière sa fausse simplicité, le pitch de Run est déjà en soi plus compliqué qu’on ne le croit à résumer, sentiment qui nous poursuit une fois les cinq premiers épisodes de la série mis à disposition par HBO. Car s’il y a bien une chose que la série de Vicky Jones est, c’est indéfinissable. Jouant constamment sur la rupture de ton, les changements de décor et les sautes d’humeur de ses héros, Run est, n’ayons pas peur des mots, un joyeux bordel. Les répliques et les situations fusent à la vitesse d’une mitraillette, entretenant constamment un sentiment d’improvisation mêlée d’urgence, chacun des deux fuyards devant composer avec les retombées de leurs actes. Run a à vrai dire quelque chose d’étouffant et frénétique, qui semble d’ailleurs davantage en regardant les épisodes d’une traite. Cela pourra en déstabiliser certains, mais il n’en demeure pas moins que la surprise est permanente dans Run, et qu’elle est quasi toujours bonne.

Très vite, on comprend qu’aussi bien sur le fond que sur la forme, Run est une réflexion sur l’anxiété de la vie quotidienne, des injonctions sociales, la sensation de surplace contrastant avec la trajectoire des personnages, sans cesse en ébullition. Il y a absolument de tout dans Run : c’est une comédie, un thriller, un polar, une romance, un drame psychologique, un film de casse, un film de poursuite, un road-movie, et même un western par moments. C’est une série à laquelle on pourrait reprocher de ne pas savoir se concentrer sur une chose à la fois si le cœur de son propos ne se nichait justement pas là, dans cette illustration du trop plein qu’ils traversent et qui les submerge.

Run joue à un jeu risqué, qui l’expose à parfois flirter avec la sortie de route. Mais elle tient toujours le cap, notamment grâce à l’alchimie naturelle que propose le tandem Wever-Gleason, même si les événements de mi-saison, qui font clairement glisser le curseur vers le thriller, ne sont pas forcément à même d’être les plus rassurants (et quelques reviews américaines ayant vu apparemment la saison en entier, les chanceux, semblent abonder dans ce sens). Pour qui saura accepter son agitation permanente et son absence de compromis qui pourra être vu par ses détracteurs comme du quasi grand-guignol, Run saura offrir ces moments d’intimité, ces mots qui tapent juste et cette capacité à croquer des personnages vivants, entiers, multidimensionnels qui a fait le succès du tandem Vicky Jones – Phoebe Waller-Bridge. Ça ne nous rendra pas Fleabag, mais ça ne nous empêchera pas de composter notre billet.

Run de Vicky Jones, mini-série en 7 épisodes avec Merritt Wever, Domhnall Gleeson, Archie Panjabi…, diffusion sur HBO à partir du 12 avril, disponible en France sur OCS à partir du 13 avril.

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