The Plot Against America : la Bête qui renaît

1941 – alors que l’Europe se déchire et que la Seconde Guerre Mondiale dévaste le continent, l’Amérique se divise sur l’attitude à adopter face à la menace allemande et les appels à l’aide venus des Alliés; mais aussi du voisin canadien, engagé dans le conflit. Dans ce contexte épineux, le président Franklin Delano Roosevelt brigue sa réélection dans une élection sous haute tension. Fervent défenseur de l’entrée en guerre des États-Unis, il doit faire face à la défiance d’une partie de son peuple, qui prône l’isolationnisme et le refus du conflit, quitte à fermer les yeux sur l’antisémitisme larvé derrière le discours pacifiste ambiant. Il faut dire que le camp des anti-guerre s’est trouvé un porte-parole de poids : l’aviateur Charles Lindbergh, héros de toute une nation depuis ses exploits aériens et sa traversée de l’Atlantique en 1927. Au cœur de cette poussée de fièvre antisémite, une famille juive, les Levin, se retrouve au cœur du bouleversement politique qui secoue l’Amérique.

La candidature à la présidentielle américaine de Charles Lindbergh en 1941, pour ceux qui ont quelques notions d’histoire des États-Unis, n’a cependant jamais eu lieu. Elle est cependant au cœur du Complot contre l’Amérique – l’un des romans-cathédrales de l’immense et regretté Philip Roth, disparu il y a bientôt deux ans, et probablement l’une des uchronies les plus célèbres de toute la littérature contemporaine. L’uchronie, souvent affiliée à la science-fiction (mais pas que, comme c’est le cas ici) consiste en une réécriture de l’Histoire partant du changement d’un événement donné, afin d’imaginer le monde tel qu’il en aurait été changé. Du Maître du Haut-Château de Philip K. Dick à 11/22/63 de Stephen King, le petit écran et les sériephiles raffolent ces dernières années des uchronies pour des raisons multiples et au fond très simples : elles parlent souvent d’événements historiques universels, permettent de renouveler de manière ludique le genre de la fiction historique et portent souvent avec elles un discours politique ou social.

Pour se frotter à une œuvre aussi colossale que Le Complot contre l’Amérique, il fallait un colosse de la télévision américaine. Ça tombe bien puisque c’est David Simon qui décide de s’y coller, quelques mois à peine après la conclusion de sa dernière création pour HBO, la relativement décevante The Deuce (c’est dit, vous avez le droit de m’engueuler, désolé). L’homme derrière Homicide, The Corner, Generation Kill, Treme et bien évidemment The Wire trouve évidemment un matériau qui sait parler à l’ancien journaliste du Baltimore Sun qui sommeille encore en lui. Il n’en demeure pas moins que le voir se lancer dans l’adaptation d’une œuvre de fiction existante est une première pour lui, qu’on a plutôt connu adepte des écrits de non-fiction, qu’il s’agisse des siens ou de ceux d’autres (Generation Kill d’Evan Wright, Show Me a Hero de Lisa Belkin). La greffe allait-elle prendre entre David Simon et le style Philip Roth, sur lequel tant et tant d’artistes se sont cassé le nez au fil des ans (pour un Indignation plutôt réussi, combien de croûtes boursouflées comme La Couleur du Mensonge, The Humbling ou Lovers) ?

Make Lindbergh Great Again

Cette question, David Simon choisit de ne pas y répondre. En réalité, il s’engage assez rapidement à dé-Roth-iser le roman original. Fini le point de vue du petit Philip Roth de fiction, Simon et Ed Burns, son fidèle compagnon de route des années Baltimore, décident de rebaptiser sa famille comme pour mieux exorciser l’ombre pesante au-dessus de leur tête: les Roth deviennent les Levin. Ce qui intéresse les deux hommes, c’est la peur, insidieuse, presque identitaire, celle qui irrigue chaque page du classique de Philip Roth et qui se retrouve ici à l’écran. Contrairement à certains de ses prédécesseurs, David Simon ne se laisse pas piéger par la plume de Roth, hautement personnelle, pleine de détours intérieurs, jamais véritablement traduite à l’image de manière satisfaisante. De ce style unique et personnel, il en tire la « substantifique moelle », universelle celle-ci.

Roth s’en est toujours défendu quand on lui demandait, mais Le Complot contre l’Amérique a toujours eu de facto des résonances politiques contemporaines fortes. Sorti en 2004 en librairie, le roman débarque en pleine Amérique de Bush – que nombre d’observateurs s’empressent d’identifier à ce Lindbergh fantasmé. Bush est un ancien de l’Air Force, partisan au moment de son élection en 2000 d’un isolationnisme résolu vis-à-vis de la guerre des Balkans avant que les attentats du 11 Septembre ne le rapatrient vers la ligne conservatrice impérialiste traditionnelle du parti républicain. The Plot Against America, elle, livre ses six épisodes sur HBO en plein cœur de l’Amérique de Trump, dont les parallèles avec Lindbergh sont encore plus évidents. Isolationniste forcené, Trump est même allé lors de sa campagne présidentielle jusqu’à reprendre le slogan « America First », le même utilisé par les partisans pacifistes de l’entre-deux guerres, dont Lindbergh.

Des militants du Ku Klux Klan défilant à visages découverts aux attentats antisémites en Arizona évoquant le souvenir de la mort d’Heather Heyer suite aux manifestations néo-nazies de Charlottesville en 2017, l’antisémitisme à l’ère de Trump traverse en filigrane The Plot Against America. Mais la force de la mini-série de David Simon est de transcender ce simple discours politique et le simple plaquage de la fiction sur le réel. Sa force, c’est d’arriver à décortiquer au fil de ses six épisodes toutes les ramifications du discours antisémite contemporain dans ce qu’il a de plus pernicieux, comment il arrive à lier un pacifisme apparent à une fièvre nationaliste qui nourrit toujours de facto le complotisme et l’image de l' »ennemi de l’intérieur ». Ici d’ailleurs, on ne s’intéresse pas réellement à l’autre camp, celui des antisémites. L’histoire se concentre quasi exclusivement sur les membres de la famille Levin, et sur les retombées de cette crispation idéologique sur ceux qui en sont les principaux concernés.

Enter le fantôme

Depuis ses débuts, la puissance de l’oeuvre télévisuelle de David Simon réside dans sa croyance en une dramaturgie qui ne surgit pas des péripéties de l’intrigue mais des personnages qui l’incarnent. Avec une croyance sans nul doute inspirée de son passé de journaliste (de terrain) qui fait que chaque personne renferme en elle des histoires qui méritent d’être racontée, David Simon réussit à donner vie, corps et chair à ses personnages sans en faire de simples métaphores. À travers leurs destinées personnelles, le showrunner parvient à questionner le rôle de chacun dans la destinée collective d’un pays. Doit-on rester et défendre sa fierté d’être juif comme Herman (Morgan Spector), le père de la famille ? Doit-on prendre les armes pour défendre son identité, quitte à déserter son pays ? Doit-on croire qu’on peut changer les choses de l’intérieur ou faut-il se préparer à vivre comme l’ennemi du pays pour lequel on serait néanmoins prêt à mourir ?

The Plot Against America dresse une galerie de personnages tous plus fascinants les uns que les autres par le lien profondément humain et intime que l’on lie immédiatement avec eux. On rendra ici particulièrement hommage à deux d’entre eux: Bess Levin, la mère du foyer campée par une Zoe Kazan absolument bouleversante, qui incarne mieux que quiconque les tiraillements intérieurs de tout un peuple; et le rabbin Lionel Bengelsdorf (John Turturro), de loin le plus actuel des personnages de la série, dont la croyance inébranlable en la cause politique qu’il porte le conduit à un aveuglement tel qu’il confine à la dissociation entre la foi et le réel. Si la série se veut aussi universaliste dans son propos que son modèle, sa capacité à dépeindre ce basculement, cette fracture cognitive dans laquelle se sont engouffrés toutes les « fake news » et les fantasmes mortifères de l’idéologie trumpiste, en font également un manifeste politique d’une remarquable acuité.

Dans une pirouette qui désamorçait quelque peu la nature de son uchronie, Philip Roth considérait que le véritable complot contre l’Amérique était « l’hystérie, l’ignorance, la malveillance, la bêtise, la haine et la peur ». Ces sentiments traversent plus que jamais l’intelligence collective des peuples du XXIe siècle. Ce n’est pas par le monde qu’elle imagine que The Plot Against America fait surgir l’émotion – notamment au cœur des épisodes 3 et 6, deux très grandes heures de télévision signées Minkie Spiro et Thomas Schlamme. Ce n’est pas par ses « Et si? » et les conjectures de son futur antérieur qu’elle nous glace le sang et nous garde les yeux rivés sur l’écran. C’est parce que, en choisissant de s’affranchir de l’héritage littéraire de Philip Roth, elle lui tend directement la main pour parler d’une même voix d’un sentiment qui, quatre-vingts ans après, persiste toujours. Le ver qui était dans la pomme est toujours là, et peut à tout moment faire basculer quiconque vers les ténèbres.

The Plot Against America de David Simon et Ed Burns, avec Winona Ryder, Zoe Kazan, John Turturro…, diffusé sur HBO, disponible sur OCS depuis le 17 mars.

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