Hell’s Ground : quand soudain, on s’intéresse au cinéma d’horreur pakistanais

Sur Internet, seul lieu de rassemblement de plus de mille personnes où ne se propage pas le coronavirus (mais la connerie s’y répand plus vite qu’ailleurs, ça équilibre), on aime débattre de ce qu’est la cinéphilie. C’est souvent stérile, parfois peu inspiré, et surtout toujours stupide tant le terme de cinéphilie mérite une vraie réflexion.

C’est que sa nature est plurielle. Nous n’utilisons pas les mêmes paires d’yeux pour visionner le septième art, et les petits cœurs qui battent en nous ne le font pas pour les mêmes raisons. Biologiquement, si, me faites pas chier, mais émotionnellement, non. La cinéphilie prend plusieurs formes, elle est parfois exploration de genre, attachement à des réalisateurs et réalisatrices, à des actrices ou des acteurs…

Et parfois, elle s’apparente à un travail d’historien. Voire d’archéologue. C’est cette branche de la terrible pathologie cinéphilique qui peut parfois nous pousser à vouloir découvrir des cinémas peu visionnés, peu débattus, et surtout peu discutés autour de la machine à café.

Bref, tout ça pour vous dire qu’on nous a mis entre les mains un DVD de cinéma d’horreur pakistanais, autrement appelé le Lollywood. Et qu’on a décidé de vous en parler, piqué dans notre curiosité cinéphilique que nous avons été. Hell’s Ground du réalisateur Omar Khan, sorti en 2007, est disponible en France grâce à l’éditeur Badlands depuis l’année dernière, après avoir été diffusé dans quelques festivals partout dans le monde avant de tomber rapidement dans l’oubli.

Heureusement pour les curieux, voilà désormais une occasion de le découvrir. Hell’s Ground est présenté comme le premier film d’horreur gore du Pakistan sur la jaquette, mais l’introduction avant le long-métrage sur le DVD permet de l’ancrer dans une plus grande tradition de cinéma d’horreur et d’exploitation dans le pays. Pour autant, ne vous attendez pas à quelque chose de monstrueusement original.

Le film raconte l’aventure macabre de cinq jeunes pakistanais qui mentent à leurs parents pour partir en van assister à un concert de métal. Manque de pot, ils vont tomber en panne, tomber sur des zombies contaminés par une eau… contaminée, et tomber sur un slasher avec une morgenstern. Oui, ça fait beaucoup de chutes pour un seul film. C’est comme si, pour son premier long, Omar Khan avait voulu prendre tout ce qu’il apprécie dans le cinéma d’horreur américain, mais aussi dans les giallo de Mario Bava et les films de Dario Argento, balancer le tout dans un mixeur et voir le résultat.

Le résultat, justement, est assez chaotique. Malgré le mélange des sous-genres on reste dans quelque chose de très balisé, très classique, notamment dans les cinq personnages qui correspondent à tous les stéréotypes et clichés habituels du film d’horreur bas de gamme. Quant au budget, ça s’approche davantage du ministère de la Santé que du ministère de l’armée, si vous voyez ce que je veux dire. Et si vous ne voyez pas : c’est la dèche. Du cinéma d’exploitation dans une industrie pakistanaise qui déjà, on le découvre sur le DVD, n’est pas la mieux équipée de l’Asie, ça implique forcément des limites.

Pourtant, on trouve dans le film une générosité assez séduisante vis à vis du genre. Malgré le manque de moyens, Omar Khan fait ce qu’il peut avec des machines à fumées et des éclairages approximatifs, et cela suffit à créer une ambiance anxiogène. En voulant tout brasser dans son court film de 77 minutes, il témoigne d’un véritable amour pour le genre, et surtout se permet de commenter la réalité politique de son pays ; ce qui est tout ce qu’on demande d’un cinéma d’exploitation au final. Ainsi le film semble prendre position contre l’extrémisme religieux et dénoncer sa violence, symbolisée par le tueur du film qui porte une burka, et l’envie de vivre libre des jeunes héros. OK, ça reste cheap, et mal joué, mais assez curieux pour être vu.

C’est en contextualisant que le film, malgré le fait qu’il ne soit pas ouf, devient très intéressant, et c’est pour cela que le DVD édité par Badlands fait bien les choses. Vous trouverez dessus un super documentaire de 37 minutes qui retrace l’histoire compliqué du septième art au Pakistan, notamment dans ses rapports à l’Inde et au Bangladesh, et surtout vous y trouverez un vieux film d’exploitation largement référencé dans Hell’s Ground : Dracula au Pakistan, de 1967.

Ce film avait disparu de la surface de la terre jusqu’à ce qu’Omar Khan en retrouve les bobines (on présume dans un cercueil sur un bateau désert accosté à un port brumeux) et le fasse restaurer. Ce film-ci vaut à lui seul l’achat du DVD, pour découvrir comment un pays asiatique et musulman s’empare d’une histoire fondamentale de la culture occidentale et chrétienne ; on y trouve de vraies belles idées de mise en scène et un métissage fascinant entre un cinéma hollywoodien à la sauce RKO et la culture musulmane. Rien que pour cela, nous sommes heureux d’avoir entrepris ce voyage archéologique au cœur du cinéma de genre pakistanais.

Hell’s Ground est disponible en France via l’éditeur Badlands.

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