Cluny Brown : la Splendeur Lubitsch

Si l’on ne compte pas La Dame au manteau d’hermine, puisqu’il est mort avant de l’avoir terminé (Otto Preminger s’en est ensuite chargé) Cluny Brown est le dernier film du grand réalisateur Ernst Lubitsch. Et comme ce petit bijou vient de ressortir au cinéma en version remasterisée 4K, profitons-en pour donner envie à notre lectorat de découvrir ou redécouvrir ce magnifique ouvrage d’un des plus grands de Hollywood. D’ailleurs, celles et ceux qui ont déjà lu ma bio sur Cinématraque savent que je suis fana du bonhomme.

C’est quoi, Cluny Brown ?

Déjà on dit c’est qui, quand on est poli. Car c’est une femme, interprétée de surcroît par la trop peu connue aujourd’hui Jennifer Jones. Habituellement confinée aux productions de David O. Selznick (qui finira par l’épouser en 1949), cette superbe actrice joue ici une de ses très rares comédies.

Cette Cluny Brown est, d’après le titre français du film, une « folle ingénue ». En vérité elle n’a rien de folle, mais bon le cinéma français avait une fâcheuse tendance au sexisme dans les années 40. Cela peut paraître bizarre à imaginer maintenant que tout cela est révolu ! Ah ! Ah ! Ah !

En revanche, elle est belle et bien ingénue. Cette jeune anglaise orpheline est passionnée de plomberie et est capable de réparer n’importe quelle tuyauterie en difficulté… Sans s’apercevoir qu’il est très mal vu pour une femme de se comporter ainsi en société. Et puis vraiment, elle a eu du mal avec les codes, ce qui ne lui rend pas la vie facile quand elle devient domestique dans une maison de la haute bourgeoisie dans la campagne britannique. Qu’il est difficile d’avoir de la jugeote dans un microcosme sclérosé qui ne pense que par dogmes et traditions… Donc qui ne pense pas réellement.

Une femme les manches retroussées et un marteau à la main… La déchéance de la société… Où va le monde… Aujourd’hui des femmes plombiers demain quoi ? Des femmes mécaniciennes ? Vous imaginez, je ne sais pas, Megan Fox jouer une mécanicienne dans un film de Michael Bay vous ?

Heureusement pour elle, sa rencontre avec un auteur tchèque réfugié en Angleterre, fuyant les nazis (le film se passe en 1938) qui n’a que faire des conventions sociales va lui redonner le sourire. C’est le délicieux Charles Boyer qui interprète le tchèque, soit encore un acteur français de talent chez Lubitsch, des années après sa longue collaboration avec le magnifique Maurice Chevalier.

Pourquoi choisir Cluny Brown ?

Parce qu’on y retrouve tout ce qui fait le charme du cinéma du réalisateur. La fameuse « Lubitsch touch » que l’on retrouve dans tout son cinéma planant, léger, piquant et romantique.

S’il se plaît à représenter les riches et les aisés – et c’est le cas dans ce film puisque en dehors de nos héros tous les personnages ou presque sont issus de la haute bourgeoisie anglaise -, c’est surtout pour s’en moquer. Au milieu des imbéciles qui font les intéressants, Lubitsch navigue en mordant tout ce qu’il croise. Sa conscience politique reste, encore à la fin de sa vie, celle d’un immigré européen qui a connu le rêve américain et la gloire de l’individu face à la médiocrité de la société.

Et quand il touche à l’Europe, il n’est que rarement tendre. S’il se permet encore de se moquer des Nazis dans ce film, comme il l’avait fait en 1942 dans son chef d’oeuvre To Be Or Not To Be, c’est surtout des anglais qu’il se moquent. De leur insouciance face à la guerre qui s’annonce, de leurs obsessions pour les codes et les manières.

Les personnages qui ont la possibilité de s’épanouir sont celles et ceux qui s’ennuient car ils se savent incapables de rentrer dans le moule, de peur de mourir d’ennui. C’est le cas du personnage de Charles Boyer, dont les traits d’esprits ne font qu’embrouiller ceux de ses camarades britanniques, et c’est également le cas du deuxième personnage féminin admirable de ce film : la divine Betty Cream, interprétée par la moins divine Helen Walker. Enfin, je dis juste ça parce qu’un an après ce film, elle a tué quelqu’un en étant ivre au volant…

Betty Cream est une femme typiquement Lubitschienne (je tente l’adjectif mais y a chienne dedans et on dirait que je fais un commentaire misogyne, c’est mal barré cette histoire), en ce qu’elle se joue des sentiments des hommes pour braver l’ennui de la vie mondaine. Chez Lubitsch le malheur des héros est d’avoir de l’esprit dans un monde où règne la bêtise.

Heureusement, l’amour veille.

Lubitsch, ce sale romantique.

Mais là où Lubitsch se démarque réellement, c’est que ce malheur intrinsèque à l’existence de ses personnages est toujours contrebalancé par un bonheur incommensurable : celui de rencontrer l’amour. Il offre cet amour à Cluny Brown, elle qui désespère de ne trouver sa place nulle part dans la société. En bon libéral, il lui offre la possibilité de se créer son propre espace pour exister aux côtés de Charles Boyer ; les artistes inventent le monde, pourra-t-on dire.

Mais le plus fou n’est pas là ; c’est que malgré son cynisme et sa noirceur dans la comédie, Lubitsch offre même l’amour aux personnages qu’il semble mépriser. Le valet et la cheffe domestique de la maison où travaille Cluny Brown par exemple, sont aussi insupportables qu’attendrissants.

Plus de portes, plus d’érotisme

Quand Lubitsch est arrivé à Hollywood, le code Hays d’auto-censure n’était pas encore en place, et il s’en est donné à cœur joie pour aguicher son public. Mais jamais il n’était allé aussi loin qu’avec Cluny Brown en 1946… Le bon vieux papy Ernst a dû se dire que si la guerre était terminée, il pouvait bien se lâcher un bon coup !

Alors, il filme encore plus de portes qu’avant. Elles qui servent l’humour, le mystère, mais surtout la romance. Elles sont plus que du hors-champ, elles sont la suggestion dans le champ d’un mystère qui se dérobe. Et par dessus le marché, il se permet des allusions sexuelles autour de la plomberie aussi subtiles que de passer une loi à l’aide du 49.3 quelques heures après avoir interdit tout rassemblement de 5000 personnes en France. Et encore, je ne vous parle pas de la scène où Jennifer Jones se met à miauler, étendue dans un canapé…

Autant de plaisir, cela ne devrait pas être permis. Mais c’est Lubitsch, et nous l’aimons car justement, il se le permet.

Cluny Brown est actuellement diffusé à la Filmothèque du Quartier Latin à Paris.

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