Waves: good kid, m.A.A.d city?

Un coming-of-age movie qui vise une juste représentation

Tyler (Kelvin Harrison Jr.) est un jeune Américain d’aujourd’hui. Il va en cours, fait du sport, passe du temps avec sa copine (Alexa Demie) et ses amis. Mais Tyler est aussi un jeune homme noir dont la famille est consciente que pour réussir, il faut travailler dix fois plus que les autres, pour moitié moins de reconnaissance. Son père (Sterling K. Brown) le pousse constamment à faire mieux, plus grand, plus difficile, plus douloureux. Eternel insatisfait, il enferme son fils « pour son bien » dans une spirale de rituels d’une rare exigence, afin de préparer son avenir. Excellentes notes, sélections nationales de lutte, musculation, footings matinaux… Lorsque Tyler se découvre des problèmes de santé et un potentiel futur enfant à assumer, tout devient beaucoup trop dur à gérer et le garçon perd pied. Dans un second temps, le film se concentre sur la trajectoire de sa jeune soeur (Taylor Russell) et explore la façon dont leur famille gère les conséquences tragiques de l’éducation de Tyler.

Waves met l’accent sur le rôle toujours sous-estimé de la communication dans les relations de toutes sortes, notamment lorsqu’elles incluent des hommes – généralement acculturés à garder pour eux leurs ressentis, plutôt qu’à se livrer à des « épanchements ». On ne soulignera jamais assez l’impact que peuvent avoir des scènes comme celle montrant un jeune homme pleurer dans les bras de sa soeur et avouer que cela ne va pas; ou celle dans laquelle un père dévoile sa vulnérabilité en partageant ses propres peurs à sa fille, avant de finir lui aussi en larmes. Cela dit en passant, ces scènes relèvent également la charge mentale imposée aux femmes, qui doivent souvent s’improviser consolatrices pour des hommes qui auraient plutôt besoin d’aller voir un-e psy. En bref, un film qui révèle en filigrane beaucoup de choses sur la société occidentale d’aujourd’hui.

Waves, c’est vraiment ce film chaleureux, idéal pour prolonger l’ambiance des fêtes de fin d’année, qui encense la famille, l’amour, la gentillesse, les arc-en-ciels… Oscar du film bon délire

Le film est sublimé par une BO somptueuse, croisant Radiohead, SZA, Kendrick Lamar, ainsi que des créations sur-mesure conçues par Trent Reznor et Atticus Ross. On ne peut pas s’empêcher malgré tout d’être déçus par le premier rôle offert à Alexa Demie après sa percée dans la série Euphoria, l’été dernier. Son rôle de reine du lycée malmenée en privé par son petit ami est grandement repris ici, jusqu’à l’iconique scène de cheerleading. Si les deux oeuvres s’attachent à poser un regard brut et réaliste sur l’adolescence dans les années 2010 – et bien que Demie possède effectivement une beauté monstrueuse la destinant facilement à un certain type de rôle -, on aimerait voir les équipes prendre des choix plus audacieux en lui offrant des personnages plus surprenants. Comme elle l’a déclaré elle-même à MTV, elle rêverait d’interpréter James Bond ou de figurer dans un remake du Casino de Scorsese, « peut-être à la place de Robert De Niro, plutôt que celle du personnage de Sharon Stone »…

Heureusement, en matière de personnages, ce film est également l’occasion de présenter au monde la pépite qu’est Taylor Russell. Si la première partie du diptyque se concentre sur le personnage de Kelvin Harrison Jr., la seconde révèle indubitablement la jeune actrice comme quelqu’un qui ne peut que nous réserver de belles surprises dans les années à venir. Le festival international de Santa Barbara l’a récompensée il y a quelques jours d’un Virtuoso Award pour sa performance dans Waves et ma foi, si Cinématraque avait été parmi le jury, on n’en aurait pas décidé autrement.

Cette scène de la plus pure démonstration de sororité entre Taylor Russell et Alexa Demie a été IMPROVISEE mais vous vous rendez compte?!?! Les femmes sont incroyables

Réalisation et responsabilités morales

Il reste cependant quelque chose qui dérange et reste là, à nous gratter, plusieurs jours après la projection. Ce paragraphe va spoiler un élément-clé du film, qu’il me semblait néanmoins impossible de ne pas aborder: je vous conseille de passer au suivant si vous n’avez pas déjà vu le film, et d’y revenir plus tard. Dès le début, on sent pourtant que Waves est plein de bonnes intentions. Mais lorsque le père de Tyler dit de son fils – emprisonné à vie pour le meurtre de son ex-petite amie, enceinte d’un enfant qu’elle souhaitait garder – qu’il n’est « pas un monstre mais un être humain », il n’est pas possible de ne pas s’insurger. A l’heure où j’écris cet article, on recense 145 féminicides pour l’année 2019 [ndlr: à peine plus d’un mois plus tard, alors que le film sort en salles, 12 autres victimes ont allongé cette liste, dont 4 pour clore le compteur 2019]. Nous sommes effectivement toutes et tous des êtres humains mais la maltraitance physique, notamment lorsqu’elle implique la mort d’une femme causée par son actuel ou ancien partenaire, n’est jamais un simple dérapage. Le stress, la pression ou la boisson peuvent influer sur le comportement, le débit de parole et même son contenu, faire regretter le lendemain matin quantité de choses de la veille. Mais on ne frappe pas, ON NE TUE PAS PAR MEGARDE. Et il est dangereux que ce film montre le féminicide – à l’heure où il n’est ni pris au sérieux, ni adressé d’une quelconque manière par le gouvernement – comme une simple conséquence des pressions que subit un homme dans sa vie personnelle.

Ce faisant, je vais absolument continuer de spammer avec toujours plus de photos d’Alexa Demie. Oui.

Qu’on ne se méprenne pas: ce film délivre un message important et cet article n’est pas là pour le flageller. Montrer la violence faite aux femmes est important. Montrer la violence faite aux personnes racisées, au point qu’elles se sentent le devoir d’élever leurs enfants de façon à les « préparer » à l’épreuve que sera leur vie adulte, est important. Le simple fait qu’un film s’attache à montrer des personnages noirs au-delà des tropes cinématographiques les associant de façon quasi systématique à l’esclavage, au trafic de stupéfiants ou au banditisme en général, reste – malheureusement – un grand pas qu’il faut souligner. C’est pourquoi il est surprenant pour beaucoup de découvrir que ce projet, décrit par Shults comme « extrêmement personnel », émane d’un réalisateur blanc. Faire le choix de ne s’entourer d’aucun-e scénariste noir-e pour mettre en scène l’histoire d’une famille afro-américaine reste aujourd’hui très discutable.

L’usage récurrent de panoramiques à 360° permet de tourner autour des sujets abordés, mais on sent effectivement que le réalisateur ne parvient pas à dépasser ce point de vue spectatoriel. Le propre du cinéma n’est-il pas pourtant de donner à voir, de placer en position de témoin oculaire? Il est vrai. Néanmoins, un-e spectateur-ice n’est jamais une boîte vide à remplir d’images et de sons, aussi longtemps que dure le film qu’on lui soumet. Un témoin n’est pas défini par sa seule présence à un instant T devant un objet O: il ou elle est déjà en partie plein-e de ses expériences passées. Mais, ces dernières différant selon l’individu, le regard porté sur l’objet en question n’est jamais neuf et se trouve forcément teinté par elles. Shults filme la famille noire d’une façon presque académique, avec des points d’acmé particulièrement dramatiques dans les moments de douleur que j’ai initialement salués. Pourtant, quand on y réfléchit, cette inégalité dans la mise en scène diverge de la façon plus holistique (plus réaliste en fait) dont sont généralement portraiturées les familles blanches dans pratiquement toutes les oeuvres cinématographiques que l’on connaît.

La journaliste Fatima Ali Omar va jusqu’à comparer cette mise en scène contemplative de la part d’un réalisateur blanc sur des personnages noirs à du trauma porn. Cette forme de traitement médiatique voyeuriste – à la limite du pornographique – qui exploite le trauma et ses victimes pour les rendre bankable se retrouve notamment dans quantité de films sur l’esclavage. En guise de comparaison, des films comme Moonlight (2016, Barry Jenkins) ou Us (2019, Jordan Peele) apparaissent – et ont été salués – comme peignant des personnages noirs avec une forme d’empathie et de nuance similaire à celle avec laquelle sont traités d’habitude leurs homologues blancs. Si je suis incapable de statuer si Waves a recours au trauma porn ou non, je peux en revanche affirmer que les enjeux de représentation et d’inclusivité commencent lorsque sont impliquées les personnes concernées. Même avec les meilleures intentions possibles et un cast impeccable, il manque au regard de Shults sur ses personnages une profondeur qu’on peut certainement lier à son expérience de réalisateur blanc. On peut néanmoins espérer que ce film amorce une conversation toujours utile entre art et identité, personnel et collectif…

Waves de Trey Edward Shults, avec Taylor Russell, Kelvin Harrison Jr., Sterling K. Brown, Alexa Demie, Renée Elise Goldsberry, Lucas Hedges… Sortie française le 29 janvier 2020.

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