1917 : Sentiers sans Gloire

L’année est 1917. En même temps, vu le titre du film, il n’y a pas de quoi être surpris. Nous sommes dans les tranchées, en pleine Guerre Mondiale. Deux jeunes soldats anglais, Schofield et Blake sont chargés de transporter un message au 2ème bataillon du régiment de Devonshire. Parce qu’un message privé sur Whatsapp c’était pas trop la mode à l’époque. Le contenu du message ? Il s’agit d’empêcher une attaque prévue, car l’état-major britannique sait que les Allemands leur tendent un piège.

Après ses aventures James Bondesienne, qu’il est bon de retrouver Sam Mendes se réapproprier un cinéma plus personnel. L’histoire de son 1917 a en effet longtemps traîné dans ses tiroirs. Le film s’inspire directement des récits que lui faisait son grand-père, lui-même soldat-messager lors de la Première Guerre mondiale. Sa petite taille lui permettait de passer sous le brouillard épais qui recouvrait le no man’s land… Impossible pour nous d’imaginer à quel point cela devait être terrifiant.

Le plan-séquence : prouesse vaine ou technique pertinente ?

Mais nous n’avons même pas besoin de l’imaginer. Le film de Mendes nous plonge justement au cœur des tranchées et ce, grâce à un procédé stylistique qui sert, une fois n’est pas coutume souvenez-vous de Birdman, à toute la promo autour du film. Oui, 1917 est globalement présenté sous la forme d’un immense plan-séquence. Un plan truqué certes, mais qui a nécessité que toute la préparation du film dès l’écriture du script lui soit consacrée. On sait par exemple que pour construire le décor, il a fallu d’abord répéter avec les comédiens afin de savoir exactement la distance parcourue sur les 2 heures de film.

Aaaah. Le fameux plan-séquence. LE truc qui selon Orson Welles sépare les amateurs des vrais bonhommes. Comprenez donc une manière de bien montrer qui a la plus grosse teub en réalisant une prouesse technique qui nécessite une coordination parfaite entre toutes les équipes sur un plateau. Certains, comme Welles, y voient le summum de l’expression artistique cinématographique. D’autres n’y voient que de la branlette, l’équivalent d’un solo de guitare à 850 notes la seconde avec des sweep du tapping et des harmoniques artificielles (et oui, on s’y connaît en guitare chez Cinématraque). Histoire de faire nos relous, on va se placer entre les deux.

Le plan-séquence est un outil de virtuose, qui quand il est bien utilisé peut servir un propos ou une mise en scène (personne n’a oublié Utoya), et quand il est mal utilisé nous donner envie de jeter nos chaussures sur l’écran pour assouvir notre colère de cinéphile aigri. Les cinéphiles aigris, c’est comme les journalistes face au fils Bush en fait. Sam Mendes s’est découvert le goût pour ce choix stylistique lors du tournage de son deuxième James Bond, Spectre. En effet ce dernier s’ouvre par un long plan-séquence lors de la fête des morts au Mexique… Et c’était franchement nul à chier. Bien que très spectaculaire, le plan était à l’image du film entier : il n’avait rien à raconter. Jeté de chaussures.

Fort heureusement, 1917 ne nous a pas poussé à défaire nos lacets, bien au contraire. Surtout parce qu’il n’y a véritablement aucun moment où le plan-séquence s’apparente à de l’esbroufe : il est constamment au service de l’histoire. Il nous permet tout simplement de suivre les héros dans leur périple tout en ayant une conscience accrue de la géographie de la guerre. Certains ont comparé l’approche à un jeu vidéo, mais le réalisateur Sam Mendes a habilement rappelé que contrairement à un jeu, ici nous ne sommes maîtres ni de l’action ni de la caméra. Nous ne pouvons voir que ce que l’on décide de nous montrer, et nous ne pouvons que réagir quand la situation est dramatique. Et elle l’est souvent, c’est la guerre quand même.

Ce regard…

Théâtre et cinéma : illusion du réel

Si pour Orson Welles, le plan-séquence est l’essence même du cinéma (là où d’autres diront qu’il s’agit du montage), il est amusant de remarquer que Mendes s’en sert pour retrouver un monde qu’il connaît tout aussi bien que celui du cinéma : le théâtre. Le réalisateur est plus connu du grand public pour ses œuvres pour le grand écran mais il serait criminel de ne pas mentionner sa carrière sur les planches ; le type a dirigé du Sondheim, du Tennessee Williams, du Shakespeare, et a été nommé plusieurs fois aux Olivier Awards en Angleterre.

Sa mise en scène autour du plan-séquence tient donc beaucoup du théâtre. Après le choix crucial de la composition des plans, et des mouvements de la caméra – qui ne s’éloigne quasiment jamais du véritable héros du film interprété par George MacKay -, la direction d’acteur dans leurs mouvements et leur jeu s’inscrit dans une tradition purement théâtrale. Même l’écriture des répliques semblent avoir été davantage pensée pour la scène, c’est-à-dire pour quelque chose de formellement plus artificiel en apparence qu’un plan-séquence, qui on pourrait le croire est censé représenter une forme de réalisme. Chez Mendes, il n’en est rien. Le plan-séquence est au service d’une dramaturgie qui lui appartient pleinement dans sa double carrière de cinéaste-metteur en scène.

Allons plus loin. L’un des grands paradoxes du plan-séquence est de nous faire croire qu’il représente le temps réel. Mais l’image-mouvement est déjà en soi une illusion… Cette technique ne l’est pas moins. C’est ainsi que 1917 dans ses péripéties parvient à dilater le temps et nous faire ressentir en 2h seulement ce qui semble être une journée complète. Mais plus que ça, le plan-séquence prend réellement son sens dans la seconde partie du film.

En effet, lorsque la nuit tombe le parcours héroïque devient une véritable descente aux enfers. Le jeu d’ombres proposé par Roger Deakins, deuxième grand chef op à bosser avec Mendes après « Connie » Hall, sur les murs des villages en ruines, transpose un récit qui glisse vers l’onirique. Même la musique de Thomas Newman, jusqu’ici en retrait, se permet des envolées qui vont chercher le sentiment exact. Celui d’un vertige face à l’absurdité violente de ce monde, couplé avec la détermination aveugle : peu importe que tout ça n’ait pas de sens, si le héros n’arrive pas à temps, des milliers d’hommes vont mourir en vain. C’est cette abnégation qui transforme le soldat en géant dans la deuxième heure du film : il n’existe que pour empêcher la mort et la brave donc sans cesse et sans hésitation.

J’aurais mieux fait de pécho Fleabag bordel…

Filmer la guerre ? Filmer un visage

Dans une interview pour le Chicago tribune en 1969, le célèbre critique Gene Siskel s’est retrouvé face à Truffaut et lui a demandé ce qu’il pensait du cinéma sur la guerre. Le réalisateur français lui a dit qu’il ne pensait pas que le moindre film parlant de guerre n’avait réussi à être anti-guerre. La situation est devenue très célèbre. Le paradoxe est assez évident : comment dénoncer la guerre tout en la mettant en scène ? Il faut la penser en termes d’enjeux dramatiques, de tension, de mise en scène… Et pour Truffaut, cela est déjà un échec.

Et pourtant, 1917 est un film anti-guerre. Peut-être pas entièrement, mais il essaie de l’être. Sa solution est simple : il ne raconte pas la guerre que l’on attend, mais les marges. Le trailer suggère du spectaculaire, de l’action, mais il y en a au final très peu, c’est un film relativement dépouillé de toute forme de conflit direct. Et c’est bien normal puisque son propos, sa force narrative première veut l’empêchement d’une bataille. En cela, Sam Mendes fait le choix de ne pas montrer la Première Guerre mondiale mais de montrer le visage d’un homme. George MacKay, jeune acteur de 27 ans qui interprète Schofield, raconte toute l’histoire de 1917 dans ses yeux. On y lit chaque acte de bravoure, chaque déchirement, chaque angoisse, chaque épuisement… La promotion a malheureusement mis trop en avant la meilleure séquence du film sans en donner le contexte, mais croyez-nous, ce n’est pas la course sur le no man’s land qui est impressionnante. C’est le visage de MacKay juste avant.

1917 est donc un film à hauteur d’homme. Un homme qui est piégé dans le tourbillon d’un conflit qu’il n’a pas souhaité, et sur lequel son impact est quasiment inexistant. C’est la conversation finale avec le personnage de Benedict Cumberbatch qui vient parachever cet exposé sur le caractère absurde et inhumain de tout conflit armé. Pour toutes ces raisons, il est dommage de voir 1917 résumé à « un film de guerre en plan-séquence ». Ce n’est pas lui rendre service. C’est un beau film, qui va certainement remporter des prix aux Oscars, peut-être pour les mauvaises raisons, puis rapidement tomber dans l’oubli pour des raisons tout aussi mauvaises. Ici, on n’est pas près d’oublier les yeux de George MacKay.

1917, un film de Sam Mendes avec George MacKay, Dean-Charles Chapman et TOUS les acteurs britanniques confirmés que tu kiffes, sortie en salles le 15 janvier 2020

3 thoughts on “1917 : Sentiers sans Gloire

  1. Bonjour Captain Jim, merci pour ce texte mais j’aimerais bien savoir d’où vous tirez les propos d’Orson Welles sur le fait que « le plan-séquence est l’essence même du cinéma » et que c’est « le truc qui sépare les amateurs des vrais bonhommes ».
    Salutations

      1. Ah. Il faut dire que Welles n’a jamais eu peur de se contredire, parfois même directement dans sa pratique cinématographique: un film comme Othello par exemple, n’est composé que de petits fragments rassemblés et faisant sens grâce au montage – en partie à cause de contraintes budgétaires, certes.

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