Violet Evergarden : Lettre aimée

Cher lecteur,

Cela fait un petit moment que je souhaite t’écrire cette lettre. Te parler d’amour, de cinéma, de tristesse aussi. Surtout de tristesse. Le genre de sentiment qui vient te bouffer de l’intérieur parce qu’on a beau regarder le monde droit dans les yeux sans jamais cligner des nôtres, on ne trouve pas de réponse au mal qui nous ronge. Alors je veux te parler de coeur qui se brise, et enfin, car il faudra bien se ressaisir, des morceaux de scotchs qui viennent lui redonner forme.

Et pour cela, il faut que je te raconte l’histoire du film Violet Evergarden : Eternité et la poupée de souvenirs automatiques. De son studio, Kyoto Animation, et de son distributeur français, Eurozoom. Peut-être connais-tu déjà Violet Evergarden ; il s’agit de ce genre d’histoire qu’on a du mal à imaginer ailleurs qu’au Japon. Je te fais un petit topo histoire qu’on soit sur la même longueur d’ondes, d’accord ?

Violet Evergarden raconte l’histoire d’une enfant-soldat de 14 ans. Orpheline recueillie par un militaire lors d’un conflit terrible dans une Europe fantasmée par l’imaginaire japonais, elle n’a jamais connu autre chose que la guerre et la mort. Pourtant, à la fin de la guerre elle se retrouve confrontée à un sentiment qu’elle ne comprend pas : l’amour. Après les conflits, et après avoir perdu ses deux bras – remplacés par des membres faits de métal -, elle est engagée comme « poupée de souvenirs automatiques ». C’est-à-dire une sorte d’autrice chargée d’écrire des lettres à la place des autres. Cela peut être une lettre d’amour pour une demande en mariage, une lettre d’une soeur à son frère, inquiète de son état, et tout un tas d’autres cas.

Pour Violet Evergarden, ce métier est une occasion pour elle de comprendre à quoi ressemblent les sentiments des gens quand le monde n’est pas qu’un brasier d’horreur et de désolation. Chaque histoire proposée est donc une déclaration d’amour à l’art épistolaire, et une occasion pour nous de découvrir des personnages nouveaux ; leurs vies, leurs joies et leurs chagrins.

C’est beau, pas vrai ?

D’abord un visual novel à succès, l’oeuvre a connu un véritable succès à l’international lorsque le studio Kyoto Animation en a fait une série d’animation distribuée par Netflix. Ils ont ensuite annoncé deux longs métrages : Éternité et la Poupée de souvenirs automatiques est le premier. Dans ce dernier, on découvre d’abord la vie d’une jeune fille de bonne famille qui doit apprendre à bien danser et autres trucs raffinés de la haute société. La deuxième partie du film se passe plus tard, et nous montre une enfant qui souhaite rejoindre l’équipe des poupées de souvenirs automatiques comme factrice, pour distribuer le courrier et rendre les gens heureux.

Comme dans beaucoup d’épisodes de la série, Violet s’efface pour laisser briller les nouveaux personnages, dont les passions, forces et faiblesses se font le cœur de l’émotion filmique. D’ailleurs, il est tout à fait possible de commencer ici sans avoir vu la série au préalable, même si ce serait dommage de se priver du bagage apportée par cette dernière pour mieux comprendre Violet et ses camarades.

Le scénario, signé par la seule et unique Reiko Yoshida, à qui on doit les scripts de A Silent Voice et Liz et l’oiseau bleu de Naoko Yamada, Okko et les Fantômes et le dernier Masaaki Yuasa Ride Your Wave, est tout à fait dans la veine de ce qu’a l’habitude de proposer Kyoto Animation depuis quelques années. C’est-à-dire des personnages féminins riches et complexes, qui ne cessent de questionner leur place dans la société. La première moitié du long-métrage qui montre toutes les étudiantes découvrir et admirer Violet, l’appelant même « Chevalier », est à ce titre particulièrement délicieuse.

Cher lecteur, tu sais probablement déjà l’affection que l’on porte au studio Kyoto Animation, réputé dans le monde entier pour son éthique et également pour l’importance donnée aux femmes artistes et techniciennes en son sein. C’est une artiste que l’on connaît bien, Naoko Yamada, qui avait chapeauté jusque là les projets de la réalisatrice de ce Violet Evergarden, Haruka Fujita. Notre chouchou Yamada s’est aussi chargée d’une partie de la production de ce long-métrage, et cela se sent. Dans l’ensemble, on retrouve cette approche minimaliste du cadre et la recherche du détail dans le mouvement. Mais l’univers visuel de Violet Evergarden est plus riche, plus chargée que les autres productions du studio et le mélange des deux donne un résultat particulièrement apaisant.

On ne peut pas s’empêcher de voir un sous-texte queer dans beaucoup des oeuvres produites par Kyoto Animation. Bien sûr, il s’agit probablement d’une projection de notre vision occidentale sur un pays qui n’a pas du tout les mêmes codes sur la question du genre… Mais tout de même. Cela reste.

Si tu es attentif à ma lettre cher lecteur, tu auras remarqué que j’ai mentionné plus haut qu’un deuxième film est en préparation. Celui-ci a en effet un petit côté parenthèse, comme un aperçu de cet univers avant de s’attaquer à un plus gros morceau. C’est ainsi une œuvre cousine du très beau Liz et l’oiseau bleu, lui-même spin-off de la série Sound Euphonium. Seulement voilà… Violet Evergarden : Éternité et la Poupée de souvenirs automatiques devait être simplement un bonbon bien sucré.

Sans le souhaiter, il est devenu un évènement dans le paysage cinématographique. En effet, il s’agit du dernier film terminé par les artistes de Kyoto Animation avant le terrible incendie criminel d’il y a quelques mois. Beaucoup de morts, beaucoup de blessés graves. Une horreur sans nom, qui nous a particulièrement affecté chez Cinématraque puisque nous suivons le travail de « KyoAni », qu’ils sont appelés affectueusement, de très près depuis des années. À l’époque, nous avions envie d’écrire sur le sujet puis nous nous sommes ravisés. Par peur d’être maladroits, hors-sujet peut-être. Comment parler d’une histoire aussi terrible sans faire de faux-pas ?

Kyoto Animation a fait le choix, justement, de laisser le cinéma s’exprimer. Jusqu’au générique de fin, qui mentionne toutes les personnes qui ont travaillé sur le film même s’ils et elles avaient moins d’un an d’ancienneté, contrairement à la norme du studio. Eurozoom, distributeur français que nous connaissons bien, et qui sont proches du studio japonais, ont décidé de programmer des séances du film de Violet Evergarden au cinéma à partir du 15 janvier. Je rappelle que la série est sur Netflix… Mais peu importe, le distributeur français a choisi de faire ce geste fort et désintéressé pour offrir aux fans qui le peuvent une séance de cinéma.

Il serait trompeur de penser donc que le cinéma serait futile dans un moment pareil. Au contraire. Violet Evergarden met en avant l’art de l’épistolaire. Aujourd’hui, plus personne n’en écrit, ou presque. Leur rareté les rend encore plus précieuse. À vrai dire, si j’avais pu écrire ces mots sur le papier, je l’aurais fait mais Cinématraque est un pur produit de l’Internet. Cette lettre que je t’adresse, lecteur, est un compromis. Une déclaration d’amour à toi, à KyoAni, à Eurozoom, et à toutes celles et tous ceux qui croient au pouvoir du cinéma. Quand l’émotion est assez forte, il en vient à déclencher une action.

Cette action, c’est cette lettre. Bon visionnage, cher lecteur. Profite bien de la série, et du film de Violet Evergarden. Va le voir au cinéma si tu le peux. Regarde-le chez toi si tu ne peux pas. Et si tu réussis à être touché, n’oublie pas que le cinéma est fait pour ça.

Violet Evergarden : Éternité et la Poupée de souvenirs automatiques, un film de Haruka Fujita. Séances évènements en France à partir du 15 janvier 2020

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