In Fabric: Rita Hayworth in the streets, Ted Bundy in the sheets

Oui, bonjour, c’est pour un retour. Échange ou remboursement ? Oh ça m’est égal, ce n’est pas que j’aie été déçue par le film… Il y a simplement eu erreur sur la marchandise: In Fabric n’est pas, comme annoncé, un film d’horreur.

Il faut arrêter d’étiqueter toute cette récente fournée de films d’auteur angoissants comme relevant du cinéma d’horreur. A la manière d’Us, le dernier Jordan Peele, In Fabric joue avec les codes du genre horrifique, mais pas que: parfois comiques, fantastiques, voire gothiques ou inspirés du giallo, ces films jouent avec notre pouls et nos méninges mais je suis à même de m’endormir sans souci après le soir – preuve évidente que le terme de cinéma d’horreur n’est pas ici tout à fait approprié. Le caractère hybride de ces films permet en tout cas à leur réalisateur de se défaire des attentes propres à chaque genre pour laisser pleinement cours à leur imagination; et c’est précisément ce que Peter Strickland se donne les moyens de faire dans son dernier long-métrage.

Dans The Neon Demon, l’industrie de la haute-couture rendait folle la mannequin (Elle Fanning) ; dans In Fabric, c’est le monde du prêt-à-porter qui joue avec les nerfs de la cliente (Marianne Jean-Baptiste). Lorsqu’elle achète le dernier exemplaire d’une robe rouge pendant les soldes, Sheila est loin de se douter des manigances qui ont cours au grand magasin Dentley & Soper’s. La vendeuse apprêtée comme une poupée de cire (Fatma Mohamed) déclame une sorte de prose consumériste digne d’une surréaliste sous psychotropes, mais tout va bien. La robe est payée, le nom et l’adresse de la cliente psalmodiés, la Machine infernale lancée.

Le Secret des Marrowbone (Sanchez, 2018). Là on parle. Là j’ai eu des sueurs froides pendant une semaine tous les soirs. Là c’est du vrai cinéma d’horreur.

Malgré des rebondissements parfois prévisibles (JE NE PARLE BIEN SUR PAS DE CETTE SCENE DE MASTURBATION DEVANT UN MANNEQUIN CASSE DONT ON FAIT LA TOILETTE MORTUAIRE ALORS QU’IL SAIGNE VRAIMENT) (vends un film en une phrase challenge), Strickland nous charme en mettant en scène la robe comme un personnage à part entière – lui offrant le slasher movie dont rêvaient probablement tous les vêtements de cinéma. La caméra s’attarde régulièrement sur elle, n’hésite pas à la montrer seule dans des plans quasiment muets et immobiles, alors qu’elle semble réfléchir à parfaire ses plans machiavéliques. Les voiles de la robe offrent en plus de nombreuses occasions de réaliser des plans aussi esthétiques qu’angoissants, alors que le tissu s’agite et remplace le battement cardiaque que le vêtement démoniaque n’aura jamais.

Mais nous ne sommes pas au bout de nos peines, car le vêtement n’est pas le seul antagoniste à ricaner de nous. Comme Bertrand Bonello le disait en comparant son Nocturama avec le Zombie de Romero, lors d’une discusssion à la Cinémathèque en décembre 2017, le grand magasin est terrifiant dans la mesure où il représente une idée du monde privé de fenêtre sur l’extérieur. Ici, Dentley & Soper’s est vraiment montré comme une boîte hermétique allant crescendo jusqu’à une sorte de prison-purgatoire. L’atmosphère Dark Bonheur des Dames atteint son paroxysme dans la scène finale, lorsque la transe consumériste finit par échapper à tous, en possédant son public et échappant au contrôle de ses instigateurs dans le même temps.

SAY HER NAME: incompréhensible que Fatma Mohamed n’ait pas son nom en haut de l’affiche, étant donnée son incroyable performance dans le rôle de la vendeuse/ensorceleuse

En dépeignant cet accès de folie généralisé et normalisé, Strickland nous interpelle quant à ce qui fait réellement sens. L’importance des mots est soulignée tout au long du film; que ce soit à travers le curieux vocabulaire de Miss Luckmoore, ou le jargon du réparateur de machines à laver – qui se transforme en marchand de sable pour ses interlocuteurs. Le procédé de la litanie noie le signifié dans une gangue de signifiant quasi hallucinogène, qui fait primer la forme sur le fond. Un peu comme les procédés de marketing auxquels les grands magasins comme Dentley & Soper’s ont recours, dans la vraie vie, pour nous soutirer temps et argent.

Sous couvert de cinéma d’horreur, In Fabric nous livre une vraie fable sur le piège du consumérisme, dans lequel – que nous le voulions ou non – nous sommes déjà tombés, et joyeusement. Son esthétique si particulière nous prouve bel et bien qu’au XXIe siècle, après Bacurau ou La Forme de l’Eau, la manière la plus percutante de faire passer un message politique au cinéma reste bien de recourir au cinéma de genre.

In Fabric de Peter Strickland, avec Fatma Mohamed, Marianne Jean-Baptiste, Hayley Squires, Leo Bill, Gwendoline Christie, Caroline Catz… Sortie le 20 novembre 2019.

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