Arras Film Festival : Seul Dieu (et le cinéma français) peuvent ressusciter les morts

Forcément contrarié par l’absence de toute nouvelle itération du Christian Clavier Cinematic Universe, il conviendra de commencer par souligner la relative faiblesse du panel de nouveautés présentées par notre cinéma national sur le festival cette année. Chaque année réserve généralement au moins sa petite pépite, en témoignent sur l’édition de l’an dernier des formidables Amanda et Jusqu’à la garde, et son petit lot de films suffisamment surprenants et plaisants pour qu’on les conserve comme ces souvenirs de films dont on profite encore plus dans le contexte d’un festival de cinéma. Tourner à un rythme de 4 à 5 projections par jour et de 4 à 5 heures de sommeil par nuit est une épreuve physique pour les nerds cinéphiles en combo hoodie/T-Shirts pop culture ironique que nous sommes, mais cela crée toujours un contexte particulier qui impacte la réception critique par un effet d’homogénéisation. Quand on passe ces journées entre comédies poussives et drames un peu plats oscillant entre le moyen + et le moyen -, on se prend à aimer certains films plus de raison et à se trouver un bouc émissaire dès qu’un film a la mauvaise idée de passer sous la ligne de flottaison. Mais surtout, on dégage plus facilement des lignes de faille qui nous en disent long sur ce que recherche le cinéma français. 

Et cette année, il semble raisonnable de dire que ça y est, l’intégralité des scénaristes du cinéma français a vu Fight Club (ou Bref peut-être). La récurrence de la figure narrative de la présence revenue d’outre-tombe ou de l’ami imaginaire fait plus que crever les yeux au fil des avant-premières matinales tant elle est omniprésente. Parfois réduite à une ou deux séquences, elle est cependant le pilier sur lequel se construisent deux films de la sélection de cette année : L’esprit de famille d’Eric Besnard et Un vrai Bonhomme de Benjamin Parent. Deux films construit sur un duo familial dont l’un des deux est en réalité la matérialisation du souvenir d’une personne décédée, un père pour l’un, un frère pour l’autre. 

Ne vous inquiétez pas pour les spoilers : l’un comme l’autre intègrent très vite la composante du parent décédé à leur intrigue. Le second tente vaguement de le cacher le temps de son premier quart d’heure avant de se dévoiler, bien que tous les journalistes présents dans la salle avaient déjà grillé l’astuce. Tel est le destin de la sous-intrigue du « Je vois des gens qui sont morts », et on sera gré à ces films de ne pas forcer sur la corde et de se concentrer sur autre chose. Aucun de ces deux films n’est en soi une œuvre inoubliable ni recommandable comme indispensable des plannings de fin d’année, mais la proximité de leur sortie en salles fera nécessairement ressortir le parallèle entre les deux. 

L’esprit de famille est très certainement le plus oubliable des deux. Dans celui-ci, François Berléand incarne le père décédé de Guillaume de Tonquédec, un écrivain qui comme souvent dans la fiction audiovisuelle française, ne sait pas très bien écrire. Tonquédec est un mauvais père, un mari distant, un écrivain au point mort alors que le fantôme de son paternel, joué par Berléand, revient d’entre les morts pour le remettre sur le droit chemin alors que toute la famille part à vau-l’eau. C’est assez épuisant à résumer tant le tout suinte le manque évident d’inspiration et la volonté de louer l’hédonisme, le besoin de se reconnecter à soi-même et, apparemment, d’aller danser cul nu du haut d’une falaise. Hormis la rencontre assez amusante entre les deux acteurs et des seconds rôles féminins très embarrassants taillés à la scie sauteuse, tout ça n’a pas grand intérêt. A moins qu’en 2019 vous soyez encore clients potentiels d’un film qui estime que placer TROIS FOIS Father and Son de Cat Stevens pour créer de l’émotion fonctionne encore. 

Un vrai bonhomme se montre de son côté un peu plus intéressant dans son utilisation du motif de l’apparition d’outre-tombe. Ici, le revenant, c’est le grand frère du héros, incarné au passage par le jeune Benjamin Voisin, déjà très convaincant dans le très attachant La dernière vie de Simon, ce qui veut donc dire qu’il va falloir commencer à retenir son nom. Léo, ex-espoir du basket fauché à peine entré dans l’âge adulte suite à un accident de voiture, revient hanter les jours de son petit frère Tom (Thomas Guy), qui lui a survécu à l’accident. On retrouve Tom deux ans plus tard alors qu’il entre au lycée. Léo va devenir son bras droit, son wingman imaginaire qui va l’aider à s’intégrer dans le monde impitoyable du lycée de province. Sauf que Léo était l’archétype du beau gosse populaire, sportif, et il faut le dire un peu blaireau sur les bords. Et qu’en face Tom est aussi athlétique qu’une vache asthmatique et encore traumatisé par les séquelles de l’accident… 

Ca a l’air très schématique comme ça, et le film l’est assez certes. Il n’en reste pas moins une réflexion assez plaisante sur les injonctions sociales qui touchent les jeunes adolescents, reflets d’une culture viriliste qui a fait des ravages dans les cours de récré. Pour éviter de passer pour un « bolosse », Tom joue le jeu un temps, jusqu’à ce que tout se retourne contre lui. Le duo de jeunes acteurs fait souvent mouche, et éclipse un scénario ultra-balisé. Le film de Benjamin Parent a en tout cas le mérite de tenter quelque chose de son concept et de servir autre chose que de la morale niaiseuse toute droit sortie d’un best-seller des rayons Développement Personnel du Furet du Nord. 

Oh et les deux films ont en plus en commun qu’Isabelle Carré joue dedans, même si on a tendance à vite l’oublier vue la transparence de son rôle dans le premier. 

Et ne croyez pas qu’il s’agit d’une coïncidence heureuse, car le motif se reproduit dans plusieurs autres film : dans Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part d’Arnaud Viard, un des membres de la famille disparu tragiquement revient d’entre les morts le temps d’une des 57 scènes tire-larmes de cette indigente nunucherie qui enfile les poncifs sur l’existence et l’art (encore une fois, que d’artistes de fiction médiocres) culminant sur une invraisemblable scène d’oral de bac de français gaspillant le talent et la diction si raffinée de Quentin Dolmaire. Même l’excellent Seules les bêtes de Dominik Moll, remarquable polar à tiroirs sur la notion de hasard, nous fait le coup en ressuscitant sa victime assassinée jouée par Valeria Bruni-Tedeschi. Il y a beaucoup à dire sur la virtuosité avec laquelle le réalisateur (accompagné de son scénariste de toujours Gilles Marchand) s’empare de ce roman de Colin Niel et lui donne chair entre les montagnes enneigées du Causse et les ruelles interlopes d’Abidjan. On y reviendra peut-être en temps voulu d’ici la sortie du film, une des belles réussites qui nous attend en fin d’année, bien aidée par un casting royal (Denis Ménochet, Laure Calamy, Damien Bonnard et la révélation Nadia Tereszkiewicz). 

Comment expliquer cette quête des fantômes du passé revenus hanter nos héros tels le premier Ebenezer Scrooge venu ? Possiblement la facilité avec laquelle ce genre de narration permet un resserrement des interactions à l’écriture. Peut-être parce que cette figure d’être disparu peut servir de véhicules à des messages nostalgiques. Ou alors parce que ça nous offre quasiment toujours une grande scène de dramaturgie psychologique à peu de frais, imposée d’elle-même par le trope. Enfin, ce peut être aussi le signe d’un monde déraciné qui cherche à se reconnecter à celui d’avant perdu. Mais peu importent la qualité des films, la surabondance de cette figure nous le prouve : dans le cinéma français comme ailleurs, le Nouveau monde a parfois bien souvent le goût de l’Ancien. 

L’Esprit de famille d’Eric Besnard avec Guillaume de Tonquédec, François Berléand, Josiane Balasko, sortie en salles le 29 janvier 2020

Un vrai bonhomme de Benjamin Parent avec Thomas Guy, Benjamin Voisin, Isabelle Carré, sortie en salles le 8 janvier 2020

Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part d’Arnaud Viart avec Jean-Paul Rouve, Alice Taglioni, Elsa Zylberstein, sortie en salles le 22 janvier 2020

Seules les Bêtes de Dominik Moll avec Denis Ménochet, Laure Calamy, Damien Bonnard, Valeria Bruni-Tedeschi, en salles le 4 décembre 

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