Proxima : Femme Alpha (du Centaure)

Garante d’une certaine école de la tradition Fémis, Alice Winocour s’est bâtie au fil de la dernière décennie une assez solide réputation, notamment auprès de la cinéphilie américaine qui a très tôt eu accès à sa filmographie, qu’il s’agisse de celle de la réalisatrice (Augustine, Maryland) ou de la scénariste (Mustang de Deniz Damze Erguven ou Mignonnes de Maïmouna Doucouré. Il n’est donc pas si étonnant que cela de la voir se frotter à un casting « hollywoodisé » sur son troisième long-métrage aux accents internationaux, Proxima. Eva Green en actrice principale, des seconds rôles de choix comme Matt Dillon et Sandra Hüller, définitivement adoptée par le cinéma d’auteur (et même d’autrices) français au vu de sa participation récente au Sybil de Justine Triet… 

Proxima retrace la préparation d’une astronaute française, Sarah Loreau (Green), qui s’apprête à mener la première mission humaine d’exploration de Mars. Cette consécration s’accompagne cependant d’un sacrifice : pour partir dans l’espace pendant plus d’un an, Sarah doit laisser derrière elle sa fille, qui connaît des difficultés d’apprentissage et qu’elle élève seule, et qu’elle doit préparer à son absence, tout en se battant pour justifier sa légitimité auprès de certains membres de la mission.  

Si Proxima est bien un film de science-fiction, il n’est cependant en rien un film d’exploration spatiale, l’action ne décollant véritablement du sol terrestre. Ce qui ne veut pas dire que la réalisatrice néglige l’héritage du cinéma de genre dont se revendique son film. Tourné dans les locaux même des différentes agences spatiales européennes (l’ESA à Cologne, et la « Star City » de Baïkonour), Proxima arbore une ambition de réalisme total dans la description des préparatifs d’une mission spatiale, s’adjugeant notamment les services de consultant de Thomas Pesquet, le golden boy de la conquête spatiale française, qui s’offre une petite apparition à l’écran. Exercice de simulation de gravité zéro en bassin aquatique, simulation de vitesse à multiples G, retranscription par le menu des procédures sanitaires de quarantaine… Proxima se veut une approche clinique et réaliste de la vie d’astronaute, loin de l’image de « space pirate » qui peut encore parfois coller au genre. 

The needs of the many outweigh the needs of ta petite bouille, apparemment

Toute louable que soit l’ambition, elle ne constitue ni le cœur de Proxima ni son intérêt principal. Tellement obnubilé par son souci de naturalisme, le film en oublie parfois ses prétentions artistiques, laissant devant nos yeux une imagerie un peu impersonnelle que vient toutefois briser certaines fulgurances assez réussies (une déambulation à hauteur d’enfant dans un musée/planétarium par exemple). Peu importe car l’intention d’Alice Winocour se situe ailleurs. A l’image du personnage de Sandra Bullock dans ce chef-d’œuvre de la SF contemporaine qu’est le Gravity d’Alfonso Cuaron, la figure de la mère se greffe sur celle de l’astronaute, ce qui ne manquera pas de faire hâtivement grincer des dents ceux qui raisonneront un peu par raccourcis sur le message du film. 

Proxima est avant tout une illustration cinématographique de la charge mentale qui pèsent sur les astronautes femmes dans l’exercice si exigeant de leur métier. A celles dont on attend qu’elles soient des modèles infaillibles dans leur travail s’ajoutent la nécessité de devoir également composer avec les vicissitudes du quotidien de la maternité sans ciller. Alors qu’elle s’enlise dans une préparation physique et psychologique éprouvante, Sarah doit composer avec le sexisme ambiant d’une communauté encore très majoritairement masculine, notamment celle de son camarade américain de mission Jack (Matt Dillon), et les atermoiements de son ex-compagnon et père de sa petite fille (Lars Eidinger), pas toujours des plus enthousiastes dès qu’il s’agit d’assumer son rôle de parent. 

Alice Winocour a clairement conçu son Proxima comme une film de sororité spatiale, et ce n’est pas son générique en forme d’hommage à toutes les figures féminines de la conquête spatiale qui dira le contraire. Le personnage de Sarah se construit d’ailleurs en parallèle, et parfois en opposition à d’autres archétypes de personnages féminins que l’on retrouve généralement dans ce genre de fiction : la housewife américaine hollywoodienne dévouée qui s’occupe bien de l’éducation des enfants et de la tenue du foyer en l’absence du papa, la scientifique de laboratoire qui ne s’approche jamais vraiment de l’action, ou bien celle que l’on résumera sous l’intitulé de « la nana des ressources humaines ». Par petites touches, Alice Winocour parvient à dresser un très beau portrait de femme qui tente de se fondre dans un univers pas vraiment conçu pour l’inclure, sans pour autant tomber dans le cliché opposé de la guerrière dépassionnée et désincarnée. Des retombées psychosomatiques de la charge mentale à l’illustration de petits moments de sexisme ordinaire (les soins menstruels considérés comme des charges d’équipement supplémentaires et non essentielles par exemplaires), Proxima n’hésite pas à se salir les mains au risque de braquer contre lui une partie de son public. 

Tout cela n’est certes pas toujours bien finaud sur la forme, mais Proxima se démêle plutôt bien de son postulat de film « pré-spatial » en quelque sorte. Alice Winocour inscrit les préoccupations féministes de son film dans un courant plus large du cinéma de science-fiction certes pas nouveau mais dont l’influence infuse quelques-uns des très beaux films que le genre a pu nous fournir ces dernières années, du First Man de Damien Chazelle à l’Ad Astra de James Gray (sans pour autant les égaler). Moins que la conquête spatiale en elle-même, le film interroge le lien sacrificiel qui lie l’astronaute à sa quête, et sur la valeur révélatrice de cette dernière sur la quête d’identité de celui, ou en l’occurrence ici de celle, qui la mène. 

Cela n’éclipse cependant pas les limites du scénario du film, dont les pistes se referment parfois un peu brutalement sur elles-même. La relation houleuse qui lie Sarah à Jack se résout dans une scène un peu lourdaude qui flirte d’ailleurs ironiquement avec une mecsplication un peu regrettable. Le dénouement final, un peu confus, estompe la puissance mélodramatique escomptée en la noyant sous certains incohérences de récit. Et le film reste parfois tellement concentré sur son récit terrestre qu’il se cimente les pieds dans le béton et oublie de nous rappeler de lever les yeux vers le ciel. 

Proxima avance un peu comme un astronaute essayant de marcher sous son imposante combinaison : de manière un peu gauche, parfois très maladroite, mais non sans une certaine poésie. Très imparfait dans sa réalisation, il ne demeure pas moins une proposition théorique solide et robustement incarnée, ainsi qu’un rappel que si l’homme a marché sur la lune en 1969, la femme, elle, ne peut parfois même pas partir en mission parce qu’on a pas trouvé de tenue propre à sa morphologie. Ça ne fait pas de ce film une merveille du septième art, mais ça suffit pour qu’on écoute ce qu’il a à nous dire. 

Proxima d’Alice Winocour, avec Eva Green, Matt Dillon, Lars Eidinger…, sortie en salles le 27 novembre 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.