Joe Dante et les Gremlins de Hollywood

Mais où est donc passé Joe Dante ? La question est, en connaissance de cause, purement absurde. Il suffit de connaître son cinéma, de saisir toute sa portée métafilmique et surtout politique pour comprendre qu’il n’a plus sa place dans le paysage du cinéma actuel. C’est ce que l’on comprend en lisant l’ouvrage consacré au bonhomme, publié par les Cahiers du Cinéma et le Festival International de Locarno en 1999.

En effet si le grand public le connaît généralement pour les deux volets de Gremlins, celui que l’on peut penser comme l’enfant de Roger Corman et Steven Spielberg est à l’origine d’une dizaine de longs et films de télévision. Tous plus fascinants les uns que les autres. C’est ce que Bill Krohn, envoyé spécial pour les Cahiers aux USA, démontre dans un long entretien avec le réalisateur. Autour de ce dernier, des essais fascinants par des collaborateurs du magazine (Tesson, Joseph McBride) et des magnifiques photographies de tournages et extraits de story-boards viennent égayer encore la lecture.

L’ouvrage est d’abord délicieux, car le propos y est croustillant et savoureux. Les premières pages reviennent sur la jeunesse de Dante, entre le cinéma à la maison qu’il fabriquait avec des dessins sur des feuilles plastiques et des boîtes de chaussures en guise de projecteur, ses escapades à vélo pour découvrir les derniers films de science-fiction et d’horreur dans les salles obscures du coin, et ses premiers écrits de critique dans les magazines.

Le Paradis de Dante

Ce sont dans ces premières pages que l’on comprend que Joe Dante s’est toujours pensé comme un réalisateur de dessins animés en prise de vues réelles, et comme un monteur. Quand il a débuté chez Roger Corman, comme beaucoup d’autres grands noms du milieu (Scorsese, Demme, Cameron) il était en charge de monter les bandes-annonces ultras mensongères du studio. Un travail relativement simple pour celui qui avait créé The Movie Orgy, soit un énorme montage de tout un tas de mauvais films de SF et d’horreur que Dante adore. C’est un peu son La Classe Américaine à lui. Il faut dire que Dante a toujours pris au sérieux le cinéma qui ne devait pas l’être, a toujours défendu la créativité explosive des mauvais films de genre qui étaient pourtant marquant, car hanté par la peur permanente de l’apocalypse. C’est ici d’ailleurs que débute la pensée politique très à gauche de sa filmographie ; une pensée qui restera ancrée dans ses films jusqu’à ce qu’Hollywood s’en aperçoive et se débarrasse de lui.

L’essence même du cinéma de Dante est donc celle du cinéphile endurci, qui jalonne ses films de références à outrance… Même si la majorité du public ne les remarquera jamais. Il faut dire que toute son œuvre raconte la capacité des images à transformer ceux qui les voient (Gizmo en est le parfait exemple, mais l’alien de Explorers aussi), de différentes manières selon les personnages. Ces images ne sont jamais encensées ou diabolisées, elles sont neutres ; le pouvoir revient entièrement aux spectateurs, qu’ils soient dans le film ou dans la salle de cinéma.

Le versant amer de l’ouvrage commence, malheureusement, en même temps que le succès de Joe Dante. Après avoir été célébré par la critique internationale pour Howling, et apprécié de Spielberg pour son Piranha (« le meilleur des remakes des Dents de la Mer« ), ce dernier lui envoie le script de Gremlins. Après s’être fait les dents sur le cinéma crade à petit budget de Corman, sur le pastiche et la parodie, l’image sarcastique, voilà que Joe Dante se retrouve chez Amblin. Soit l’incarnation de l’innocence absolue, du cinéma soc-dem par excellence. Évidemment que ça s’est très mal passé. Toutes les productions à partir de là, à l’exception de Matinee, sont racontées avec pas mal d’aigreur puisqu’elles sont infernales.

The Movie Orgy, le fameux film montage fou de Dante.

Sur Gremlins déjà, les différences entre Spielberg et Dante se font sentir. C’est le premier qui a (l’excellente) idée de faire de Gizmo le héros du film, et c’est aussi lui qui défend le fameux monologue sur le père qui flambe dans la cheminée… Pendant un temps. Il aurait ensuite essayé de la faire dégager du film. Quand on en arrive enfin à Gremlins 2, le cinéma de Joe Dante est déjà devenu tellement barré et irrévérencieux que Spielberg le qualifie de « pire film qu’il a jamais vu ». Le livre est donc également fascinant pour voir la persona du génie Spielberg sous un autre angle ; pas forcément critique, mais au moins révélateur.

On atteint le fond avec le dernier film mentionné dans le livre, Small Soldiers, fable antimilitariste ultra osée qui s’en prend à l’intégralité du pays. Joe Dante n’a pour ainsi dire jamais eu droit à la Final Cut dans sa carrière à Hollywood, mais c’était la première fois que celle-ci était détenue par… Burger King. Oui, vous avez bien lu. Burger King. Car le but était de vendre des jouets, dont la production avait été lancée avant même que le film de Dante soit validé.

Le livre, du fait de sa publication en 1999, ne va pas plus loin dans la carrière de Dante. Il ne peut logiquement pas évoquer la déchéance qui arrive après Small Soldiers, les films ratés et les passages systématiques à la télévision. Ses dernières réalisations, avant un segment dans le film d’anthologie Nightmare Cinema, sont pour les séries de MacGyver et Legends of Tomorrow… Une conclusion bien triste, mais évidente pour un cinéaste qui a évolué dans l’univers des blockbusters avec des films cryptique, au propos toujours trop mordant.

Nouveau test de Roscharch : qui est le méchant sur cette image ?

La réception de Small Soldiers en dit beaucoup sur l’état du cinéma populaire encore aujourd’hui : le propos antimilitariste est complètement passé au-dessus de la tête des critiques, alors que dans le film les méchants sont les jouets façon G.I Joe, et les gentils sont les créatures sauvages anthropomorphes. Non, la critique y a vu une œuvre qui encourage les enfants à la violence… Et a même pensée qu’il faudrait interdire le film.

Nous nous permettons ici une petite digression. Impossible de ne pas penser aux débats qui ont entouré Joker cette année : est-ce un film dangereux ou pas ? Est-ce que, comme Small Soldiers, il encourage la violence ? Mais ce n’est qu’un énième film sur un antihéros, le débat ne devrait pas avoir lieu sur ce film. Des antihéros, il y en avait avant lui et il y en aura après, en cela Joker n’a finalement rien de spécial. Non, le débat devrait avoir lieu pour des films comme J’Accuse de Roman Polanski, qui sort quelques jours après l’enquête Médiapart autour de l’affaire de pédocriminalité qu’a subi Adèle Haenel. Et quelques jours après une nouvelle accusation contre lui, publiée dans Le Parisien.

Dans le dossier de presse pour Cannes, le réalisateur condamné pour viol et accusé par une dizaine d’autres femmes depuis raconte qu’il s’est inspiré de la haine des féministes qu’il reçoit chaque jour en France. Ce n’est pas sur un film comme Small Soldiers ou comme Joker qu’il faut débattre, c’est sur J’Accuse. Sur ce que cela veut dire en 2019, un film fait par un criminel sur un accusé à tort. Qui infuse sa propre expérience dans son cinéma sans que les puissants de ce milieu n’osent pointer du doigt l’absurdité dégueulasse de la situation, tandis que l’on s’époumone sur la place publique. Mais nous ne vivons pas dans le meilleur des mondes, puisque pour l’instant ce débat n’a pas lieu, et puisque Joe Dante est encore aujourd’hui incompris.

On découvre donc sur la fin de l’ouvrage un Joe Dante désabusé et froid, très dur envers le cinéma populaire moderne. Car s’il a toujours vu son propre cinéma comme du spectacle, du parc d’attractions (il le dit en ces termes et tout de suite on pense à Scorsese), il déplore que le parc d’attractions en question se fasse en fonction d’études de marchés et de contrats avec des multinationales. Difficile de ne pas penser ici au fait que Dante a justement réalisé les images de l’attraction La Tour de la Terreur (ancrée dans l’univers de The Twilight Zone de Rod Sterling) pour les parcs Disney… Et que cette dernière a été remplacée en 2017 en Californie par une attraction Marvel. Plutôt que de créer une nouveauté, on remplace et on efface l’héritage d’un cinéma intelligent, intelligible et politique ; voilà bel et bien la démarche de Disney aujourd’hui qui nous inquiète particulièrement. Car c’est bel et bien maintenant que nous aurions besoin du cinéma de Joe Dante…

Joe Dante et les Gremlins de Hollywood, édité par les Cahiers du Cinéma et le Festival du film de Locarno en 1999.

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