Lana and Lilly Wachowski : Contemporary Film Directors, nouvel ouvrage universitaire

En ce mois d’octobre, un très bon ouvrage sur les sœurs réalisatrices de Matrix, Speed Racer et Cloud Atlas sort en France, écrit par Erwan Desbois. Sous-intitulé La Grande Emancipation, le livre interroge le rapport singulier qu’entretiennent ces femmes si singulières au monde du blockbuster hollywoodien, qu’elles ont chamboulé dès 1999.

Ce n’est pas de cet ouvrage qu’il est question ici. Mais la coïncidence méritait d’être remarquée ; c’est par hasard au mois de septembre, alors que Matrix 4 venait d’être annoncé, que nous sommes tombés à la bibliothèque François Truffaut sur une publication universitaire de 2018 sur les Wachowski. La collection Contemporary Film Directors est une série d’essais plutôt pointus voire carrément érudits de l’université de l’Illinois (assez prestigieuse même si le bâtiment est super moche, faut se le dire), et le travail du professeur Cael M. Keegan sur les soeurs Wachowski est donc la dernière publication en date de la collection. Et mazette, quelle publication!

Pas la peine de passer par quatre chemins ; le livre est exceptionnel. C’est d’ailleurs la seule raison d’être cet article. Si vous aimez le cinéma des Wachowski, voici sans doute le travail plus complet, précis et réfléchi que vous trouverez… Pour peu que vous maîtrisiez l’anglais, car publication universitaire oblige, il n’existe pas de traduction à ce jour – et il n’en y en aura sans doute jamais.

On voyait ça dans les années 2000 nous et on se disait pas… Putain c’est tellement QUEER ?! Belle bande d’aveugles.

La force majeure de cet ouvrage, c’est son croisement jamais artificiel entre les théories de genre et les théories d’esthétique du cinéma. C’est également un point central du livre d’Erwan Desbois, puisque le coming-out trans de Lilly et Lana a permis à toute une génération de critiques mais aussi à un public LGBTQ+ de réévaluer leur filmographie de fond en comble. Keegan aussi réfléchit à ce regard rétrospectif, notamment sur leur premier long-métrage, Bound. Les critiques queer ont longtemps été décontenancées par ce film qui présente une relation lesbienne dans une intimité toujours juste, alors que leurs créatrices à l’époque étaient vues par tout le monde comme deux mecs hétéro basiques. Ce n’est que longtemps après que la dimension queer des films des Wachowski a été remarqué avec plus de force, et de pertinence. Et pourtant… A les revoir, cela saute aux yeux. Tout l’univers de Matrix s’attaque à la norme, qu’elle soit raciale ou de genre ; ce sont d’ailleurs les blockbusters les plus riches en terme de diversité de l’histoire d’Hollywood.

Ainsi Matrix peut être lu comme la révélation d’un monde qui ne nous correspond pas, où la société nous impose une existence qui n’est pas la notre, où la dysphorie est un marqueur de révélation de la vérité des corps. Le point culminant du premier film à savoir l’affrontement entre Neo et l’agent Smith se fait dans une station de métro modelée d’après une station de Chicago où Lana avait failli se donner la mort, accablée par le poids d’une société qui refusait son existence. Les fans se souviendront d’ailleurs que dans cette scène, l’agent Smith ne cesse d’appeler le personnage de Keanu Reeves « Mr Anderson », ce à quoi il répond « my name is Neo ». Cette scène n’est pas qu’une affirmation de son émancipation vis à vis de sa servitude passée, c’est également une illustration on ne peut plus claire du processus de dead naming – à savoir appeler une personne trans par son nom de naissance et non par le nom qu’iel a choisi pour sa véritable identité.

Mais Keegan va beaucoup plus loin. Il pose déjà la réflexion d’un cinéma transgenre comme intrinsèquement lié à celui d’une esthétique de la science-fiction ; parce que le futur imagine des corps génétiquement modifiés mais aussi tout simplement une société dont les codes ont évolué, ce domaine de l’imaginaire apparaît comme une évidence pour la filmographie des Wachowski. Il faut justement souligner sur ce point que depuis que Lilly Wachowski a fait sa transition, Lana travaille seule puisque sa sœur ne voit plus d’intérêt à faire de la SF.

On rappelle que cette actrice s’appelle vraiment Doona Bae. BAE.

Cette publication universitaire analyse donc le langage cinématographique des Wachowski comme une attaque permanente sur le réel, et cette offensive se poursuit avec fracas dans ce qui restera sans doute comme l’œuvre la plus personnelle, complète et fascinante des réalisatrices : Cloud Atlas. C’est ici que le travail de Keegan prend tout son sens, puisqu’il montre que le film aux mille intrigues, aux acteurs et actrices grimés pour changer de genre et de couleurs de peau, montre que les Wachowski veulent désormais dépasser les limites que leur imposent les lectures « identités trans » de leur cinéma. Le problème étant dans le terme « identité », qui est trop figé, alors que « trans » appelle au mouvement, au changeant, à la transition. En somme, un cinéma qui ne cesse jamais d’évoluer puisque l’existence même des Wachowski, et de toute personne ayant conscience de soi, ne cesse jamais d’évoluer. Keegan pose Cloud Atlas comme un film sans doute bien trop en avance sur son temps, qui réussit à parler à tous sans que ce même public parvienne forcément à réaliser la puissance métaphysique de ce qui se déroule devant ses yeux… De la même manière que la puissance métaphysique de Matrix nous avait partiellement échappé il y a vingt ans.

Partiellement; car on ne peut limiter le cinéma des Wachowski à cet axe transgenre, et c’est justement ce que revendique Lana dans un entretien exceptionnel à la fin du livre. Si vous ne devez lire qu’un passage, lisez celui-là. Elle revient dedans sur les raisons politiques de leur cinéma, sur les accomplissements technologiques incroyables (on y trouve un passage délicieux sur la course poursuite de Jupiter Ascending tournée en magic hour), sur leurs inspirations philosophiques et le dépassement des contraintes narratives conventionnelles… Mais aussi sur le seul liant qui fait de toute leur filmographie une œuvre d’autrices. Et qui en fait à mes yeux le plus beau cinéma de tous les cinémas : l’amour.

Love is love is love is love is love is love is love is love is love.

L’amour, et ce qui en découle: le désir, l’espoir, la beauté. Et si l’océan n’est qu’une multitude de gouttes, alors je peux vous assurer que mon visage était un océan durant la lecture de cette merveille parce que bordel de MERDE j’en ai chialé de bonheur. Laissons aux rageux le soin de rager sur la forme que prendra ce fameux Matrix 4… Et attendons de voir ce que l’avenir nous réserve. Je vous laisse avec des mots de Lana, traduits directement du livre par mes soins :

« Je veux éviter toute étiquette… Mais je pense que le fait d’être artiste est intrinsèquement optimiste. Si l’on est réellement pessimiste, pourquoi agir, pourquoi créer si l’on croit que cela ne servira à rien ? Tandis que faire de l’art, c’est créer. Et toute création est au service de l’espoir. »

Lilly and Lana Wachowski : Contemporary Film Directors, by Cael M. Keegan, édité par University of Illinois Press et disponible en Ebook sur le site de l’éditeur.

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