Joker : après la chute

Attention. Cet article divulgache allègrement la fin du film Joker. A ne pas lire si vous ne souhaitez pas en savoir trop avant de le voir.

Voilà. Après tant de discussions et disputes, de spéculations et rêveries, d’inquiétudes et de fantasmes, le film qui aura fait couler beaucoup trop d’encre avant même d’avoir été vu est au cinéma. Joker, la relecture du méchant le plus célèbre de la mythologie populaire américaine, débarque sur nos écrans de cinéma pour continuer à alimenter nos soirées entre potes, notre fil Twitter et nos… Actualités Facebook. Pour celles et ceux qui utilisent encore Facebook.

Aux Etats-Unis, les critiques ont exprimé leur peur de voir dans ce film une propagande incel, un encouragement à la violence. Un savant article du NY Times répond brillamment à toutes ces problématiques, tandis qu’en France on s’interroge sur la dimension « gilet-jaune du film ». C’est là qu’un camarade de chez CinemaTeaser faisait remarquer l’autre jour que le contexte politique en France nous donne des clés pour comprendre Joker, là où le film pointe du doigt un problème fondamental de ce cinéma américain.

Non, la violence d’Arthur Fleck/Joker n’est pas celle des incels. Elle n’est pas dirigée contre les femmes, ou contre des hommes plus virils que lui (le personnage n’a d’ailleurs pas vraiment d’existence sexuelle ici), elle est dirigée contre les privilégiés. Ceux qui se moquent des gens comme lui qui sont en situation de handicap. C’est-à-dire que l’individu – et l’on sait à quel point ce terme et ce concept sont essentiels au mode de pensée américain – se révolte et commet des actes monstrueux mais sans autre conviction que la douleur qui l’anime personnellement. Il se croit même apolitique.

« Et ça, c’est un gilet-jaune ou une sucette géante ? »

Là où le film devient fascinant, et c’est ici que l’angle d’attaque gilets jaunes intervient, c’est lorsque les laissés-pour-compte de Gotham se soulèvent et s’emparent du symbole du clown pour mettre à mort tous les riches. Derrière l’individu(aliste) donc, se dresse une véritable lutte des classes. Celle qui nous obsède en France, et celle que les critiques américains, aveuglés par la figure du Joker, semblent être incapables de voir. Le film entre alors dans un conflit entre un mouvement politique légitime qui utilise la violence, et son point de départ nihiliste, personnel, et fou. Quand les deux se rencontrent finalement, c’est le chaos absolu ; ce qui prouve bien qu’on est dans un film sur le Joker.

Mais je ne veux pas trop m’étendre sur le sujet, pour une raison très simple ; je ne suis ni assez intelligent ni assez renseigné pour aller plus loin dans la réflexion politique sur le film. Contrairement à l’amie avec qui j’ai vu le film, thésarde en sociologie sur l’insertions des personnes en situation de handicap dans le milieu professionnel, je n’ai pas non plus assez de connaissances en troubles psychiques pour analyser cette partie du personnage. En revanche, je m’y connais plutôt bien en comics. Et comme le film joue beaucoup avec ce qui est réel et ce qui est fantasmé, permettez-moi donc de rêver ici ce film comme le début d’une trilogie sur Batman.

Car Bruce Wayne (enfant) et ses parents sont bien présents dans le film ! Son père Thomas Wayne cristallise toute la supériorité injuste des riches privilégiés sur tous les miséreux ; aussi il ancre bien Joker dans le réel. Bruce Wayne quant à lui fait tout l’inverse : son nom est bien trop connu, il nous sort immédiatement du réel et nous plonge dans la mythologie des comics. Il paraîtrait d’ailleurs que Joaquin Phoenix aurait préféré que Bruce n’apparaisse pas, et on le comprend aisément. Par sa simple présence, il sabote le film ; la preuve, c’est de lui dont je vous parle désormais et non plus du Joker.

Il est fâché que je parle de Batman le pauvre…

Lors des émeutes à la fin du film, un homme vêtu d’un masque de clown assassine Thomas et Martha Wayne dans une petite ruelle. On l’a senti venir en passant devant le cinéma, la caméra prend bien le temps de nous montrer le film de Zorro qui est diffusé… Encore une manière de nous sortir du film et nous ramener au mythe. Même si après tout Joker ne fait que citer d’autres films de Scorsese, Fincher et Lumet. Sauf que pour une fois cette scène que l’on a vu maintes et maintes fois prend une autre coloration : Ce n’est pas un simple crime dénué de tout contexte, limité par les traits d’une case de bande dessinée, c’est un mouvement social et politique en ébullition. Thomas Wayne et Martha Wayne sont punis parce qu’ils sont riches.

Imaginez maintenant que cet événement est bien le point de départ de la transformation de Bruce en Batman… Pourquoi voudrait-il défendre les opprimés ? Non, pour citer l’autre, il serait très vite un « fasciste de merde ». Un super-héros qui serait toujours du côté des flics, qui défoncerait du gilet jaune à foison. Et c’est justement ça qui est fascinant : le personnage de Batman a toujours été à la frontière entre un idéalisme de gauche, et une autorité fasciste de droite. Avec l’origin story que lui offre Joker, il pourrait avoir droit à la meilleure version de son mythe jamais apparue au cinéma ! Une version qui, comme dans ce film, offrirait toute l’ambivalence du vigiliante au spectateur. Comme une manière d’expliquer enfin que le costume de Batman n’est pas noir ; il n’est pas blanc non plus. Il est gris.

Ainsi je rêve dans mon crâne d’une trilogie commençant par ce film de Joker. Le second volet raconterait la vengeance du jeune Bruce Wayne, sorte de super-flic au service du système capitaliste, prêt à éradiquer la misère en écrasant les miséreux. Enfin le dernier volet raconterait comment sa rencontre avec Dick Grayson, orphelin d’une population en situation précaire, lui donnerait enfin une conscience politique. Même qu’à la fin, Batman porterait un gilet-jaune. Et cette phrase pourra être marquée sur la tombe de Cinématraque… Pour peu que nous disparaissions un jour.

Joker, un film de Todd Philipps. Avec Joaquin Phoenix, Zazie Beets, Robert de Niro. Au cinéma le 9 octobre 2019

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