Michel Blanc : « Le Cinémascope, les longues focales, c’est tout l’inverse de la tradition de la comédie française »

Pour sa deuxième édition, le festival CinéComedies de Lille s’est trouvé un président d’honneur en la personne de Michel Blanc, dont le parcours traduit toute la variété, mais aussi tous les questionnements quant à l’état actuel de la comédie hexagonale. Enfant du café-théâtre du Splendid, il est propulsé sur le devant de la scène par l’inimitable Jean-Claude Dusse (de Paris), avatar parmi d’autres de la galerie de pleutres pots de colle et d’hypocondriaques qui feront sa gloire jusqu’au milieu des années 80. Lassé des guignoleries, il s’émancipe de ses amours de jeunesse plus que n’importe quels autres de la bande du Splendid et s’aventure entre comédies de mœurs, projets d’auteurs populaires, mais risqués et incursions dramatiques à succès (en témoigne son César pour le remarquable L’Exercice de l’État de Pierre Schoeller). Plus rare dans la comédie, il semble le témoin d’une époque que l’on regarde avec nostalgie tout en appréciant de le redécouvrir dans d’autres territoires cinématographiques. Modèles de comédies sociales aussi sèches (1 h 20 chacun montre en main) que généreuses, Viens chez moi j’habite chez une copine et Marche à l’ombre restent deux œuvres plus qu’imprégnées dans les mémoires du grand public. Bière en main (folklore local oblige), on est revenus en compagnie de Michel Blanc sur ces deux œuvres qui partagent une très riche histoire commune.

Vous êtes sur Lille ce week-end notamment pour présenter votre nouveau film, Docteur (de Tristan Séguéla)…

Je suis surtout là sur l’invitation du Festival CinéComedies, et j’en suis très flatté. Pour Docteur, c’est presque une coïncidence car le film doit seulement sortir le 11 décembre. Il n’est pas encore à 100% prêt mais puisqu’on a reçu le DCP (l’équivalent numérique de la copie de projection, NDLR), on s’est dit que c’était l’occasion de, pourquoi pas, le présenter au public lillois.

Mais la principale raison de votre présence c’est cette soirée spéciale au cours de laquelle seront projetés Viens chez moi, j’habite chez une copine de Patrice Leconte et Marche à l’ombre, votre première réalisation. Deux films différents dans leur traitement mais aux thématiques assez proches. Le premier vous a-t-il servi de déclic pour vous lancer dans le second ?

Oui, absolument, pour moi c’était le moment j’ai décidé de quitter ma « famille ». Vous voyez le premier appartement que vous prenez quand vous partez de la maison des parents ? Pour moi ça a été Viens chez moi… Sur le tournage des Bronzés font du ski, j’ai commencé à me rapprocher de Patrice Leconte et on a senti qu’on avait envie de tourner des trucs ensemble. Alors on a commencé à écrire un truc ensemble. On travaillait ensemble sur la structure du scénario et j’écrivais les dialogues, ce qui a été le cas à chacune de nos collaborations. Sauf quand il s’agissait de films qui venaient d’idées à lui comme Monsieur Hire ou Circulez, y a rien à voir.

Vous dîtes que vous avez quitté le nid à l’époque, mais toujours sous la protection de Patrice Leconte, qui est un de vos parrains de cinéma. Comment vous a-t-il accompagné dans cette aventure ?

Je vais vous dire ce qui s’est passé. J’ai appelé Patrice et je lui ai dit « J’ai une nouvelle idée pour une comédie ». Je lui ai raconté la base de Marche à l’ombre et il m’a répondu que c’était très intéressant, et que c’était à moi de le faire. J’étais tétanisé, je lui ai dit que j’y arriverais jamais. Et il m’a répondu « Si si, tu vas y arriver, j’ai vu à quel point ça t’intéresse, la manière de filmer. Travaille avec Patrick Dewolf [scénariste attitré et premier assistant de Leconte, NDLR] ; t’auras un premier assistant et Patrick te servira de consultant technique pour t’apprendre certaines choses et t’empêcher de faire des conneries ». Et puis j’ai rencontré le producteur Christian Fechner qui m’a dit qu’il était prêt à financer le film si je le réalisais. Quand on pense au nombre de jeunes metteurs en scène qui galèrent pendant des années à trouver un producteur… Moi, j’en avais un qui était prêt à sortir direct le carnet de chèques ! J’étais mort de trouille. La veille du premier jour de tournage, j’étais encore à tout préparer comme un fou. J’ai coupé, redécoupé toutes les séquences. J’ai encore le scénario chez moi avec tous les dessins… Parce que j’avais pas confiance, et notamment pas confiance dans l’idée d’improviser quoi que ce soit. Mais ça s’est tellement bien passé dès les premiers rushs avec Gérard [Lanvin] que ça a levé un poids tout de suite.

À propos de Lanvin, il semblerait que le rôle au départ était destiné à votre camarade de Viens chez moi…, Bernard Giraudeau, non ?

En fait non, c’est Fechner qui voulait Giraudeau. Moi je voulais Lanvin, et d’ailleurs j’ai aussi écrit Viens chez moi… pour lui. Sauf que Lanvin commençait à travailler avec des gens qui ne venaient pas du café-théâtre et qui prenaient ça un peu de haut. Il ne voulait pas être étiqueté « café-théâtre » et il m’a dit très poliment que ça le gênait de le faire, ce que j’ai très bien compris. Alors on a cherché quelqu’un d’autre et Bernard Giraudeau a dit oui. On a fait le film, le film a très bien marché (près de 3 millions d’entrées, NDLR). J’écris alors le sujet de Marche à l’ombre pour Gérard, mais c’est là que Fechner me dit : « Vous pouvez pas proposer ce rôle à Lanvin, ce serait un affront pour Giraudeau. Vous venez de faire un duo à succès avec lui, et vous voulez en refaire un derrière avec quelqu’un d’autre que lui? C’est pas possible! ». Vu que c’est lui qui tenait les cordons de la bourse, je décide sous pression d’envoyer le scénario à Bernard. C’est triste parce que même si je suis persuadé qu’il aurait été génial dans le rôle, je l’avais écrit en pensant et en entendant la voix de Gérard. Bernard me dit : « Viens chez moi… On va discuter » (rires). Et c’est là qu’il m’a dit qu’il trouvait ça vachement bien, mais qu’il avait plus l’âge pour jouer ce genre de rôles et qu’il passait son tour. Intérieurement, ça a été un soulagement incroyable ! J’ai tout de suite envoyé le scénario à Gérard qui m’a très vite répondu oui.

En tant qu’acteur, comment on compose avec ces deux acteurs, qui ont au fond des profils radicalement différents ? Vous aviez retouché le scénario de Viens chez moi… pour l’adapter à Bernard Giraudeau ?

Pas vraiment, non. Ça restait un rôle de beau gosse assez viril et séducteur qui se fait avoir par un oison dans mon genre, ça s’éloignait pas trop de lui. Très honnêtement et avec tout le respect que je leur dois, j’ai eu plus d’affinités avec Gérard Lanvin, mais c’est normal. Gérard, je le connaissais depuis l’époque où il était vendeur aux puces de Saint-Ouen et qu’il venait donner un coup de main à la bande de la Veuve Pichard [troupe de café-théâtre contemporaine du Splendid] avec Martin Lamotte, Anémone…

Ce qui est fascinant en mettant les deux films côte à côte, c’est qu’ils explorent une réalité commune mais avec des traitements très opposés. Viens chez moi…, c’est un héritage du café-théâtre très français, d’ailleurs les deux compères finissent leur route dans le Quercy. Alors que Marche à l’ombre s’ouvre totalement sur le monde. Vos héros viennent d’Athènes, et finissent à New York…

Marche à l’ombre, c’est un road-movie de deux traîne-savates, d’un musicien et de son boulet. J’avais pas du tout la même vision cinématographique de la comédie que Patrice, même si Patrice m’a beaucoup appris. C’est grâce à lui que j’ai compris qu’utiliser le scope pour une comédie, c’était pas une folie. On n’a pas besoin d’une charge de cavalerie pour l’utiliser. Maintenant, je l’utilise plus dans mes comédies car cette « merveilleuse » télévision nous a plus ou moins imposé le format classique en 1:85. Le scope à la télévision, c’est raboté de chaque côté, c’est compressé, ça donne un rendu dégueulasse. Donc c’est pas la peine.

Est-ce que c’est aussi un moyen pour vous de faire appel à des influences ou des modèles venus de l’extérieur ?

L’idée d’utiliser le Cinémascope, les longues focales, les lumières basses, c’est tout l’inverse de la tradition française de filmer des comédies. J’étais très impressionné par les comédies américaines qui utilisaient ce genre de moyens, y compris les films de Woody Allen. Pas forcément les lumières basses, mais les longues focales. J’ai été pétri de l’influence de films comme Manhattan et je me disais que si ce genre de films me faisaient rire, c’est que ce genre de procédés n’était pas antinomique avec la notion de comédie.

Est-ce que ça a engendré des réticences ?

Le premier soir, on envoie les rushs au labo pour les développer. Le lendemain matin, le labo appelle Fechner pour l’avertir : « Attends, tu as vu comment il filme ? Il filme en longue focale, avec du grain, peu de lumière… Vous êtes sûrs que c’est une comédie ? » Le producteur commence à prendre peur. Le soir, on a fait une projection de ces rushs devant tout le monde, on était une quarantaine dans la salle. Heureusement, ce premier jour on avait tourné une scène de comédie et les gens se sont beaucoup marrés. Ça a rassuré Fechner et j’ai eu la paix ensuite pour faire ce que je voulais.

© Bruno Tocaben

Viens chez moi… et Marche à l’ombre ont été deux grands succès populaires pour deux comédies sociales qui mettent en scène des déclassés et une réalité économique parfois dure. On reproche beaucoup à la comédie française actuelle de ne plus s’aventurer sur ce genre de terrain. Pensez-vous qu’il y a une certaine peur aujourd’hui à l’idée de refaire des films de ce genre ?

C’est pas simple, entre l’auto-censure et le procès d’intention… C’est dommage d’ailleurs, car ça assèche et ça affaiblit le champ de la création.

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