Exposition – La société du Spectral

Il y a quelques jours, la rédaction a reçu un mail de la Galerie Cinéma, un lieu d’exposition qui travaille autour de la question du cinéma et de la projection. Il nous était proposé de venir rencontrer les artistes à l’origine de leur dernière expo : La société du Spectral.

À Cinématraque, on n’a jamais trop évoqué les galeries, l’art contemporain. Il nous est arrivé d’aller à des expositions d’œuvres photographiques de Kiarostami, ou des installations vidéo de Weerasethakul, mais nous n’avons jamais cherché à relayer nos impressions. Pourquoi le faire maintenant? Tout simplement, parce que les artistes qui exposent pendant un mois (du 9 octobre 2019 au 9 novembre de cette même année) sont loin d’être des inconnus pour Cinématraque. Ce sont des cinéastes que l’on suit parfois depuis leurs premiers courts métrages et en tout cas qui font partie de l’ADN du site depuis son début. Comment passer à côté d’un événement artistique où l’on trouve à la fois Yann Gonzalez et Bertrand Mandico, deux auteurs que l’on a accompagnés, voire qui sont venus soutenir notre ciné-club à feu La Barricade. Très vite, on se rappelle que l’on a aussi mis en lumière les longs métrages de Caroline Deruas et Marie Losier qu’elles ont sortis après la naissance du site. C’est donc une logique éditoriale et les liens qui nous lient avec ces artistes qui nous poussent à vous parler de leur travail collectif qu’ils exposent aujourd’hui à Paris.

Marie Losier et son homme Bolex

Nous nous sommes donc rendus vendredi dernier dans le 3e arrondissement pour assister aux dernières retouches de La société du Spectral. Nous avons pu nous entretenir avec les différents artistes, comprendre leur désir de présenter un travail en commun. C’est Caroline Deruas qui vient nous saluer, alors que Bertrand Mandico, Marie Losier et Yann Gonzalez continuent à réfléchir à leurs installations respectives. On apprend qu’elle a été le moteur de cette aventure. Elle connaît Yann Gonzalez depuis le lycée et a noué une complicité visible, louant la bienveillance de son ami.

Progressivement le cercle s’est agrandi et, à force de soirées festives et de discussions parfois avinées, la cinéaste propose à ses amis de participer à un cadavre exquis. Ce jeu graphique fascine apparemment l’artiste, puisqu’il revient régulièrement dans sa bouche. Fan de Desnos, elle s’est construite en tant qu’être et en tant qu’artiste grâce au mouvement surréaliste. Deux de ses œuvres exposées sont des clins d’œil évident à Desnos ou Buñuel. L’alcool n’est pas forcément un des meilleurs outils de travail, mais l’expérience les a bien fait marrer. Caroline Deruas avoue alors qu’elle aimerait un jour pouvoir monter un film collectif avec la bande, mais de tous les arts, le cinéma est celui qui est le plus difficile à mettre en place. Ils et elles ont décidé de réunir leurs œuvres à partir d’obsessions communes : le sexe et l’onirisme.

Vidéo de Yann Gonzalez et Alain José Garcia Vergara

On aurait pu parler pendant des heures avec Caroline tant on la sent enthousiaste et passionnée par ce quelle souhaite être le premier pas d’un collectif, mais on apprend que Yann Gonzalez doit partir. Du coup, on se permet de lui sauter dessus (on se permet : depuis Les rencontres, on a créé quelques liens qui feraient horreur à Lester Bangs) car on aimerait qu’il nous parle de la seule œuvre vidéo présente dans cette exposition. Yann a voulu travailler des rushs d’une bande annonce qu’il avait faite pour un festival queer. La vidéo est un montage musical basé sur des plans de films pornos hétérosexuels dont il a, avec Alain José Garcia Vergara, extrait les figures féminines dans lesquelles il se projetait souvent lorsqu’il était ado. Il trouvait intéressant de montrer qu’il y avait du queer dans ce cinéma hétéro. On lui demande pourquoi il tient à présenter son œuvre comme une vidéo, et non pas un court métrage ou un clip. Pour lui, qui s’est essayé dans ces différents types d’expression filmique, cela ne lui viendrait pas à l’idée d’en parler autrement que comme une vidéo. C’est un travail expérimental, qui se base sur des films qui ne sont pas les siens. Tout simplement. Il doit saluer ses amis avant de prendre congé, et c’est avec Marie Losier que l’on s’entretient maintenant.

Artistes en réflexion

On a connu Marie Losier avec La Ballade de Genesis et Lady Jaye, alors même que Cinématraque n’existait pas encore, et l’on ne s’est pas fait prier pour évoquer son Cassandro The Executo. Mais vendredi, c’était la première fois que l’on avait l’occasion d’évoquer son travail, face à face. Toute pétillante, et aussi passionnée que Caroline Deruas, elle revient sur son parcours. Contrairement au reste de l’équipe, Marie a longtemps habité New York où elle est partie faire ses études pour finalement y rester. Aujourd’hui, elle a la double nationalité et ce n’est que très récemment qu’elle partage sa vie entre la France et les USA. Avec le temps, elle s’est spécialisée dans l’art du portrait, des films consacrés à des personnalités fantasques qu’elle filme avec sa Bolex. Elle chérit cette caméra qui se dresse en guise de tête sur le corps d’un géant nu faisant office de principale œuvre de l’artiste pour cette exposition. Cette fusion entre la chair et la mécanique répond, à la manière d’un cadavre exquis (ce n’est pas un hasard), aux deux tableaux de Caroline Deruas où l’on distingue des femmes à tête de tigre.

En plus de son géant, Marie Losier expose un portrait de son amie Caroline Deruas qui tient sur sa tête, la mascotte de l’exposition que l’on retrouve sur le carton d’invitation au vernissage mardi prochain. Ce masque orné de corne de chèvre, Deruas l’a acheté sur un marché au Mexique. Alors que Bertrand Mandico termine d’installer ses travaux, et avant que l’on aille le déranger, nous terminons notre conversation avec Marie Losier en évoquant sa rétrospective au Jeu de Paume. Elle se tiendra en novembre prochain et elle nous y invite pour qu’on puisse compléter notre connaissance de son travail. (L’auteur de l’article n’ayant pas vu Cassandro.)

Caroline Deruas et le masque mexicain, mascotte de l’exposition

Contrairement à Caroline Deruas qui présente des travaux inspirés des films qu’elle adore, Mandico préfère montrer la façon dont il pense ses films. Il se voit avant tout comme un cinéaste. Les œuvres qu’il expose à l’occasion de La société du Spectral sont des travaux préparatoires, des dessins sur plaque de verre (utilisée dans les premiers temps de l’animation) où il imagine des vampires. On en trouve d’autres qu’il a décidé de mettre sur un miroir, permettant de réfléchir le verso où se trouvent aussi des croquis, et fabrique des récits aléatoires. Il expose également des polaroïds provenant du tournage de son dernier court métrage, l’histoire de deux femmes singes, l’une modèle photographique de l’autre qui discutent ensemble. Le film fait partie d’un projet au long court dont l’idée est de filmer Elina Löwensohn sur 21 ans, à travers 21 courts métrages. Là encore, on voit les rapprochements possibles entre les différentes œuvres exposées dans cette exposition, ces corps mutants et sexualisés. C’est peut être le hasard, mais c’est une série de dessins collages de Mandico qui annonce la vidéo de Gonzalez. Dans cette série, non terminée, Mandico met en scène des jeunes filles nues dans des positions érotiques auxquelles il a jouté des traits dessinés. Sans vraiment le vouloir, ces dernières œuvres répondent aux envies de cadavres exquis (décidément) de Caroline Deruas. Mandico nous apprend, en effet, que c’est un avant goût d’un travail commun avec le dessinateur Blutch que ce dernier devra compléter dans le futur.

Polaroïds de Bertrand Mandico

La visite prend fin. On s’étonne tout de même de ne pas avoir vu Virgil Vernier (autre cinéaste singulier que l’on suit depuis ses débuts) attaché au projet. Caroline Deruas nous assure que c’est un pur hasard de calendrier. Virgil comme tout un tas de jeunes créateurs ont été contactés, mais il fallait fixer une date pour le début de l’aventure et tous n’étaient pas forcement prêts. On revient alors sur la tentative des Cahiers du Cinéma de créer une nouvelle nouvelle vague qui irait de Justine Triet à Bertrand Mandico. On évoque le fait que Virgil Vernier a toujours trouvé l’idée saugrenue. Caroline Deruas voit tout de même un aspect positif dans le fait d’avancer dans le monde de l’art en collectif vu les difficultés, surtout pour le cinéma, de continuer à créer. Beaucoup, à Cinématraque, travaillent dans le même secteur et l’on ne peut qu’être d’accord. Du coup, il faut se serrer les coudes.

La société du Spectrale – du 9 octobre 2019 au 9 novembre 2019 – Caroline Deruas, Yann Gonzalez, Betrand Mandico, Marie Losier, Alain José Garcia Vergara. A la Galerie Cinéma, projet de la productrice Anne-Dominique Toussaint. 26 Rue Saint-Claude, 75003 Paris. Du mardi au samedi de 11h à 19h.

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