Croisières Sidérales : Découverte inestimable à l’Etrange Festival

Françoise Monier est aéronaute. Un beau jour de l’année 1942, elle monte dans un ballon pour aller explorer la stratosphère ; un problème cependant ; elle devait faire le voyage avec son mari, mais ce dernier a été incapacité. C’est donc le gros râleur bien français Lucien qui s’envole avec elle. À cause des bêtises de ce dernier, le ballon s’égare dans l’espace… Quand les deux aéronautes retournent sur Terre, seulement deux semaines se sont écoulées pour eux. Mais pour leurs amis, leurs familles et tous les autres en France, nous sommes désormais en 1967 !

On utilise souvent à tort l’expression pépite. Ou alors on ne réfléchit pas assez au sens du terme. Il faut imaginer le chercheur d’or qui passe trois ans à sonder les eaux des rivières de l’Amérique du Nord pour n’avoir entre les mains que de la boue. Parfois, elle scintille sous l’effet du soleil et du miroitement de l’eau. Mais ce n’est encore et toujours que de la boue… Jusqu’au jour où il trouve quelque chose qui brille vraiment. Et quand il la croque, y a pas photo : c’est une pépite d’or. C’est donc précieux, rare, beau. Peut-être magique.

La pépite, c’est donc Croisières Sidérales. Une rareté dans une vie de cinéphile, un film presque oublié, presque détruit et tout récemment restauré. Voici le récit de cette découverte posthume, 77 ans après sa sortie au cinéma.

Réalisé par André Zwobada (qui a beaucoup bossé avec Jean Renoir, notamment sur des films de propagande pour le Parti Communiste, gardez ça en tête), Croisières Sidérales est l’un des tout premiers films de science-fiction français. Et comme vous l’avez compris par le pitch présenté plus haut, Zwobada et ses scénaristes (Pierre Bost et Pierre Guerlais) avaient déjà entendu parler de la relativité générale, qui dépasse les concepts de la gravitation newtonienne pour la poser comme la manifestation de la courbure de l’espace-temps. Si vous n’avez rien compris, ça n’est pas très grave, les scénaristes non plus. Ils se sont arrêtés à : plus on va vite, plus le temps passe lentement.

Difficile de trouver des photos de qualité du film sur Internet. On a tout de même trouvé cette belle photo du tournage.

Si les effets spéciaux sont par moments très inventifs (une petite scène vous fera penser à Kubrick), le traitement des lois de la physique dans le film est assez scandaleux, et souvent marrant. Mais se moquer serait franchement mal venu, puisqu’en 2019 on n’est pas franchement bien plus malins. Je vous rappelle que dans Avengers Endgame, les méchants – qui sont dans l’espace, loin de la Terre -, disent qu’ils sont en 2014 et que les gentils viennent de 2019. Apparemment, Thanos avait beaucoup de respect pour Jésus…

Et puis de toute façon, pas le temps d’avoir des rires moqueurs ; on passe déjà tout notre temps à s’esclaffer face aux gags et aux répliques qui devraient être cultes de cette comédie improbable. La faute en grande partie à Lucien, le petit monsieur tout le monde qui à chaque apparition à l’écran, qui semble tout droit sorti d’un film de Michel Audiard ou de la bande de potes de Jacques Prévert et Yves Montand. Pour lui, tout est une occasion pour râler et il ne s’en prive pas !

Mais si la première partie du film est déjà bien barrée et curieusement moderne, c’est la seconde qui le propulse direct tout en haut de la stratosphère ; au panthéon des films cultes. En effet, après avoir compris comment voyager dans un espace-temps dilaté, les Français décident de monter un commerce spatial et de vendre, littéralement, du temps. Deux semaines dans l’espace pour 25 ans écoulés sur Terre. C’est dans la Gare Sidérale que l’on découvre les premiers passagers de ce vol légendaire, dans une effervescence tellement frappée qu’on en a envie de se pincer pour vérifier si on ne le rêve pas, ce putain de film.

Dans cette Gare Sidérale, au milieu des animateurs en costumes (oui) des danseuses de cabaret (oui oui), des orchestres et feux d’artifices et manèges (ce film est FOU), on découvre donc une bande de spationautes ayant tous des raisons très personnelles pour partir : un type qui veut toucher l’héritage de son oncle sans attendre, une femme qui voulait se suicider et qui a choisi cela à la place, un criminel qui veut échapper à la justice, une actrice qui veut échapper à la gloire, un couple d’amoureux transis, et le mari de Françoise Monier, qui veut retrouver sa femme au même âge que lui à son retour de l’espace. Ainsi la comédie parvient encore à surprendre quand elle devient touchante…

L’avenir est là !

Vous l’aurez compris, nous sommes déjà dans les concepts qui sont chers à la science-fiction : la réflexion sociale et politique. Cette entreprise commerciale du vol spatio-temporel est si baroque qu’elle en devient très vite un symbole de décadence, de l’excès irréfléchi. Je ne veux pas spoiler l’un des moments phares du film, mais on en parvient même à des considérations qui vont à l’encontre du capitalisme, et même du positivisme scientifique ! En 1942 ! C’est là qu’il est bon de rappeler que le réalisateur a bossé sur des films de propagande pour le PC avec Jean Renoir… Y a pas de hasard.

Ce film est à voir absolument. Ce n’est pas un simple recommandation que je vous fais, c’est un conseil d’ami. Il faut voir Croisières Sidérales pour le croire.

Croisières Sidérales, de André Zwobada, écrit par Pierre Bost et Pierre Guerlais. Sortie en 1942 et récemment restauré par le CNC. Trouvable sur Internet en qualité passable, en attendant la diffusion de cette nouvelle restauration ?

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