Cédric Klapisch :  » J’écris du sur-mesure pour des acteurs que j’aime « 

À l’occasion de la sortie de son nouveau film Deux Moi, nous avons eu la chance de discuter quelques minutes avec le réalisateur de L’Auberge Espagnole pour le passage du film en avant-première à Lille. La rencontre d’une demi-heure a eu lieu en compagnie de nos camarades du Quotidien du Cinéma. Par souci de clarté et de respect du travail des autres, on précisera que la retranscription a été évidemment expurgée de leurs questions.

Modèle d’anti-romcom assez passionnant dans la forme, Deux Moi porte dans son titre même son programme. Brodé sur un schéma conventionnel de comédie romantique, le film nous fait miroiter la rencontre de deux jeunes beaux célibataires éplorés (François Civil, parti sur des bases Pierre-Ninesques de productivité sur cette année 2019, et Ana Girardot). Sauf que la rencontre n’arrive jamais. Parce que comme son nom l’indique, Deux Moi est un film sur deux individus qui doivent apprendre à s’aimer à nouveau chacun avant de pouvoir commencer à aimer autrui. Un film très générationnel dans l’esprit réalisé par le cinéaste qui a filmé et accompagné trois générations de la jeunesse du cinéma français ? Ça valait le coup qu’on en discute.

Vous retrouvez Ana Girardot sur ce film alors qu’elle tenait déjà le rôle-titre de votre précédent long-métrage Ce qui nous lie. Comment se sont déroulées ses retrouvailles ? Avez-vous tout de suite pensé à elle au moment d’écrire le personnage ?

Assez rapidement au moment de l’écriture, on a pensé à Ana et François, ça a sonné humainement comme une évidence. Au début, j’ai eu peur qu’ils soient trop beaux pour les rôles, trop rayonnants. Et finalement ça a été un choix parfait, notamment parce qu’ils se sont montrés plus fragiles que ce à quoi je m’attendais. Ils se sont découverts des points communs avec leurs personnages, ils ont même continué à voir les psys qu’ils avaient consulté en préparant le film. Ces connexions entre la fiction et le monde réel, elles sont toujours troublantes. Ana ne pensait pas du tout qu’elle serait Mélanie, puis elle a commencé à la reconnaître en elle, en ses copines, en sa mère…

Le Péril jeune, L’Auberge espagnole, et maintenant Deux Moi… vous avez filmé plusieurs générations de la jeunesse émergente française. Qu’est-ce qui, dans cette génération, a attiré votre regard et votre attention au moment de faire ce film?

Le point de vue est forcément différent à cause de mon grand âge maintenant. La génération des années 70 que je filme dans Le péril jeune était très tournée vers l’idée d’inventer un nouveau monde, de sortir de la famille. C’est une époque qui a inventé les « vieux » et les « jeunes », on parlait pas de ça avant. Avec Mai 68, les gens ont commencé à se dire que les jeunes avaient un discours, qu’ils avaient quelque chose à dire et qu’ils ne faisaient pas que suivre ce que leur disaient leurs parents comme dans les générations d’avant. Maintenant, ce sont les vieux qui veulent à tout prix rester jeunes. L’autre chose, c’est que les années 70 étaient une période extrêmement « collectiviste », centrées sur la notion de communauté. L’époque actuelle et les outils qu’elle a fabriqué sont centrées avant tout sur le « sur soi », avant même le contact avec les autres. Les idéaux ne sont plus les mêmes, les croyances, les rêves… quasiment tout a changé.

Et par rapport à celle de L’Auberge espagnole, pensez-vous que ces changements ont encore accéléré ?

Les choses vont en s’accélérant, je le vois avec mes enfants, qui ont 12, 19 et 21 ans. Même entre eux, ils sont parfois effrayés. Le monde des enfants évolue constamment : leurs jeux, leurs émissions de télévision, ça définit des générations entières.

Les réseaux sociaux ont une grande place dans le film, aussi bien dans son propos que dans sa forme. Comment ces technologies impactent-elles votre mise en scène, votre approche de ce que vous souhaitez filmer ?

Jacques Audiard m’a dit : « Un jour, quelqu’un étudiera comment les films ont commencé à changer au moment où on a arrêté d’écrire avec un stylo ». Et c’est vrai qu’il y a eu un tournant depuis que l’on écrit plus les scénarios sur un cahier, mais sur un ordinateur. On n’écrit pas de la même manière quand on doit raturer d’une part ou copier-coller de l’autre, on ne structure pas les histoires de la même manière. Des films comme ceux d’Iñárritu avec leurs allers-retours temporels, ce sont des films d’ordinateur. Tout dans notre manière de filmer a changé. Même quand je dois choisir des décors, avant je consultais beaucoup de livres de photos. Maintenant, je le fais sur Instagram, y compris pour les choix de lumière. Je me suis inspiré de nombreux intérieurs que j’ai pu trouver avec ma chef décoratrice sur Instagram. Pareil pour les jeux de lumière, les portraits…

Le film est l’occasion pour vous de retrouver certains de vos acteurs fétiches comme Zinedine Soualem, Simon Abkarian ou la regretté Renée Le Calm (décédée le 8 juin dernier)…

J’aime beaucoup partir d’un acteur pour écrire un personnage. Je ne sais pas dans quel sens ça s’est fait mais j’avais très envie de retravailler avec Simon, avec qui je n’avais pas retourné depuis quelques temps déjà (NDLR : depuis Ni pour, ni contre (bien au contraire) en 2003). On continue à se voir très régulièrement et je me suis dit que c’était absurde qu’on s’apprécie autant et que je ne le fasse plus tourner dans mes films. J’adore en plus ce qu’il devient en tant qu’acteur. Ce personnage d’épicier dont on ne sait jamais s’il veut entuber tout le monde mais qui à sa manière fabrique du lien social, je trouvais que ça lui allait parfaitement. Mais d’un autre côté, j’adore travailler aussi avec de nouveaux visages comme Eye Haïdara. Camille Cottin et François Berléand (qui jouent les psys des deux héros), j’y ai pensé très tôt aussi, je n’imaginais pas quelqu’un d’autre à leur place. De plus en plus, j’écris pour des gens en particulier, comme le faisait Michel Audiard. Quand Audiard écrivait pour Lino Ventura ou Bernard Blier, il n’écrivait pas les mêmes phrases. Je veux écrire du sur-mesure pour des gens que j’aime bien.

Deux Moi joue ouvertement sur l’imagerie de la comédie romantique et sur le plus célèbre de ses codes : la rencontre amoureuse. On l’attend tout le temps, mais elle n’arrive jamais et à force de chausses-trappes narratifs, on en vient à se demander s’il s’agit vraiment d’une comédie romantique. Avez-vous conçu ce film comme une romcom, en cherchant à subvertir le genre?

Pas vraiment, non. Je ne sais plus quel autre journaliste avait parlé du fait que je subvertissais les codes de la comédie romantique. Je le comprends et l’accepte tout à fait, mais ce n’est pas ce que je voulais faire. La comédie romantique c’est Quand Harry rencontre Sally ou The Shop Around the Corner de Lubitsch : deux personnages qui se détestent ou qui sont amis au début qui vont découvrir qu’ils s’aiment. Par rapport au schéma traditionnel, celui qui s’est construit de Capra à Love Actually, j’ai voulu déplacer le curseur. Je ne veux pas parler d’une histoire d’amour mais en quelque sorte d’une « préhistoire » de l’amour. C’est une autre histoire que d’étudier la possibilité que deux personnes tombent amoureuses plutôt que la réalisation de cette possibilité.

Deux Moi de Cédric Klapisch avec François Civil, Ana Girardot, Eye Haïdara…, en salles le 11 septembre

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