Once a Upon a Time in Hollywood : Les fictions pulp de Quentin

Nous y voilà, l’heure de vérité. Le moment auquel s’est préparée la Croisette entière. Le plus gros événement de la Compétition officielle depuis des années. La mystique QT débarque à nouveau sur la Croisette avec le neuvième film du cinéaste (qui deviendra probablement son sixième dans quelques années au rythme où il détricote/retricote sa filmo). Once Upon a Time in Hollywood a fait frissonner les observateurs. Jusqu’au bout du bout a plane l’incertitude quant à sa venue. Quentin ne serait pas satisfait de sa copie. Quentin  aura du mal à convaincre l’organisation de projeter son film dans son 70mm d’origine. Mais c’est bon, le lobbying intensif de Thierry Frémaux, probablement fort inquiet de voir le plus gros tapis rouge de l’année lui filer sous le nez, a payé. Quentin est à Cannes, plus joyeux et cinéphile que jamais, et sa venue en a fait le point central de tous les plannings cannois. Et boy oh boy, did it not disappoint.

Avant même d’entrer dans le film lui-même, cette séance presse restera à coup sûr dans l’histoire contemporaine de Cannes et de la salle Debussy. Les abords de la salle noirs de monde. Les premiers badgés presse arrivés près de quatre heures avant la séance (2h45 en ce qui concerne l’auteur de ces lignes). La cohue aux abords de la salle au moment de distribuer les derniers strapontins aux quelques rares badges bleus à avoir échappé à la tyrannie des roses (c’est du jargon cannois). Les huées de la salle quand un membre de la production est venu nous gratifier d’un énième rappel à l’ordre pontifiant sur l’abus de spoilers qui serait dangereux pour la santé (c’est bon Quentin, c’est pas une AVP d’Avengers au Grand Rex). Les gens qui fuient les sièges aux extrémités, qui coupent une partie de l’écran, préférant s’asseoir dans les escaliers. Il a flotté un petit vent de folie sur Debussy ce 21 mai.

Pour ma part, faisant partie de la petite aristocratie cannoise, j’ai pu me faufiler parmi les grands de ce monde, et ainsi intégrer le cercle des 1068 premières paires d’yeux au monde à avoir vu le neuvième film de Quentin Tarantino. C’est peut-être de la vantardise, ça m’a coûté une séance devant un écran rogné par le rideau et les haut-parleurs, mais il faut bien que nos badges servent à quelque chose vu qu’il n’y a plus de soirées sur des yachts à Cannes. Oui je vous préviens, n’ayant vu qu’approximativement 86% de l’écran, cette critique sera 14% moins intéressante que d’habitude. Promis Quentin, je ne me ferai pas spoiler ce qui s’est passé dans le coin supérieur gauche de l’écran.

Une éducation

Once Upon a Time in Hollywood nous plonge dans le Los Angeles de la fin des années 60, plongé dans l’explosion du courant hippie. L’Amérique change, sa télévision et son cinéma aussi, et commence à laisser sur le carreau certaines de ses stars. Rick Dalton (Leonardo DiCaprio) en fait partie, et entraîne dans son déclin sa doublure/son chauffeur/son homme à tout faire Cliff Booth (Brad Pitt). Les deux hommes écument le nouvel Hollywood (clin d’œil) naissant tandis que Rick tente de relancer sa carrière à l’aide de son nouvel agent Marvin Schwarz (Al Pacino). En parallèle grandit dans la nouvelle génération le très célèbre voisin de Rick, un certain Roman Polanski (Rafał Zawierucha), sa fiancée Sharon Tate (Margot Robbie) et l’ex compagnon de sa dernière Jay Sebring (Emile Hirsch)…

2488029 – ONCE UPON A TIME IN HOLLYWOOD

On en dévoilera le moins possible sur l’intrigue de Once a Upon a Time in Hollywood. Non pas spécialement pour se plier aux desideratas de Quentin Tarantino, qu’on aime toujours au demeurant, mais parce que son film est narrativement extrêmement dense, rempli d’intrigues et de séquences qui finissent par s’intriquer entre elles mais qui font limite plus sens prises et analysées séparément, ne serait-ce que pour y détailler leur colossal casting (pour vous donner un ordre d’idée, Lena Dunham doit être genre le 35ème rôle du film en terme d’importance). Elles dessinent surtout un portrait en creux de Tarantino, bien plus intéressant à appréhender.

Né en 1963, Tarantino était encore tout jeune mais c’est avec cette culture-là qu’il a commencé à grandir et façonner son univers. Ce sont ces westerns cheap (spaghetti ou non), ces livres pulp, ces cop shows génériques et ces copies de copies de copies d’œuvres populaires qui ont bâti ces temples cinéphiliques. Et plus que jamais, son cinéma vire ici à l’introspection personnelle. Les meilleures scènes de Once Upon a Time in Hollywood n’ont probablement rien à voir avec les Polanski. Ce sont celles où le gamin Tarantino laisse libre court à ses hommages et à ses fetishs, qu’il ne maquille même plus derrière une intention narrative. Vous verrez plus de name dropping et de jolies femmes aux pieds nus (et en gros plan hein, argh) dans ce film que dans la moitié de la filmographie tarantinienne compilée.

La plus belle scène du film est une scène de fiction dans la fiction, une scène de tournage d’un énième western cheapos comme ceux qui ont inondé la télé américaine de l’après-guerre, et qui implique aussi au passage le regretté Luke Perry, disparu il y a quelques semaines. C’est une scène où le phénix Rick Dalton, au fond du trou, renaît de ses cendres. Une scène comme il en a existé des dizaines du genre à l’époque. Une scène que Tarantino filme avec la fièvre de ses plus grands moments de bravoure. Une scène dont on sait qu’elle censée être juste bof bof à l’écran. Une scène où DiCaprio, en transe, explose les coutures de son personnage, idéalisé par le regard du metteur en scène Tarantino qui se souvient des cow boys et des bad guys de son enfance. Une scène qui dissèque et souligne tout ce que le cinéma et les séries nous apportent, ce qu’elles réveillent en nous et la manière dont nos souvenirs les font grandir, grandir et grandir encore. « That was the best acting I’ve ever seen in my whole life », souffle à la fin sa jeune coéquipière à l’écran (on peut spoiler ça, c’est dans la première bande-annonce), la petite Julia Butters, assez époustouflante. Le Quentin Tarantino de l’époque devait penser sans doute la même chose.

Quentin Tarantino, celui qui se souvient de ses vies antérieures

Si DiCaprio est extraordinaire dans cette séquence et excellent dans l’ensemble, il se fait pourtant légèrement voler la vedette par son pote Brad Pitt, impeccable dans ce rôle de gros bras aussi sympathique qu’un peu simplet, dont on comprend au fur et à mesure qu’il sera le liant entre toutes les composantes du film. Il y a tellement à dire sur lui, son personnage, ses rencontres et surtout son chien (guettez la remise de la Palm Dog qui lui reviendra certainement) qu’on ne pourra s’étendre perpétuellement dessus. Mais le vrai cœur et poumon du film, c’est lui. Et si de son côté Margot Robbie insuffle une candeur touchante à sa Sharon Tate (notamment dans une autre magnifique scène, dans un cinéma), on aura quelques réserves sur l’approche globale de l’histoire autour d’elle, Polanski et la secte de Manson, qui prend quelques libertés avec l’histoire et qui aurait peut-être gagné à être abordé sur le plan de la fiction pure (Rick Dalton et la plupart de ses séries ou films le sont).

Once Upon a Time in Hollywood souffre un peu de cet équilibre un peu branlant. Le film accuse quelques trous d’air, quelques scènes et personnages dont on doute du véritable intérêt, et qui égarent un peu la progression de l’ensemble. Moins tenu, moins virtuose, Once Upon a Time in Hollywood est surtout une œuvre dans laquelle Tarantino ouvre les portes de son cabinet de curiosité, nous plonge dans son intimité, son rapport à l’art, à la transcendance, toujours avec ce mélange d’humour, de sens de la citation qui frappe juste et de déchaînement pulsionnel (violence et sang compris bien sûr). Son rapport douteux à l’Histoire, son côté moins cathédrale, ses quelques longueurs et son hétérogénéité de sujets et de points de vue en feront certainement un objet très difficile à appréhender à chaud, qui nourrira des débats passionnés et passionnants. Au fond, voilà certainement la trace que Tarantino espère le plus laisser avec ses films. Qu’est-ce que ça vaut au fond une Palme d’Or à côté de ça ?

Once Upon a Time in Hollywood de Quentin Tarantino avec Leonardo DiCaprio, Brad Pitt, Margot Robbie…, en Compétition Officielle, sortie en salles le 14 août

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