Portrait de la jeune fille en feu : l’amour gouache

Il y a des plans qui restent en tête longtemps après le générique de fin. Celui qui clôt Portrait d’une jeune fille en feu marquera forcément le festival. On aimerait qu’il s’étire indéfiniment tant il est beau. On aimerait pouvoir le figer, et le regarder en boucle, l’encadrer et l’accrocher au mur d’un musée. Mais le cinéma est un art de mouvement, et l’écran noir finit toujours par sortir le spectateur de sa transe pour le ramener à une réalité forcément moins belle.

La peinture, au contraire, a ce pouvoir de figer l’instant pour l’enfermer dans l’atemporel. C’est pour cette mission qu’en 1770, Marianne, peintre portraitiste, est appelée auprès d’Héloïse. Celle-ci doit se marier avec un Italien, mais, Tinder n’ayant rien inventé, le futur époux aimerait quand même voir à quoi ressemble sa promise avant de conclure l’affaire. Petit problème : Héloïse n’est pas ravie à l’idée de se marier avec un inconnu et refuse de se faire tirer le portrait. Marianne doit donc se lier d’amitié avec elle incognito, étudier son physique, et peindre sans qu’Héloïse le sache.

Évidemment, l’amour va poindre le bout de son nez, et la passion réunir les deux jeunes femmes. Céline Sciamma filme merveilleusement l’éclosion de cette romance. Le prétexte de la peinture lui permet de jouer avec les regards. Le début du film étire malicieusement le moment où « leurs yeux  se rencontrèrent ».  Héloïse n’est qu’un prénom, une robe, un visage effacé sur une toile abandonnée. Mais après l’instant inévitable de la rencontre, les jeunes femmes ne cessent plus de s’observer. La modèle et la peintre, unies, dans le même mouvement de création, vont vivre une passion sublimée par le regard de la vraie créatrice, Céline Sciamma.

Le couple du Festival ?

Le jeu des décors et des costumes d’époque parfaitement éclairés permet à la réalisatrice de s’amuser à reproduire sur quelques plans les couleurs des plus célèbres toiles flamandes. Mais ces tableaux prennent immédiatement vie, grâce à la sensualité et à la chaleur dont Sciamma habille ses deux actrices. Que dire de la performance de celles-ci ? On connaissait déjà le talent d’Adèle Haenel; celui de Noémie Merlant n’en est pas moins évident. Après Léa Seydoux/Adèle Exarchopoulos, et Cate Blanchett/Rooney Mara, il faut désormais compter sur ce duo dans les grands couples lesbiens du cinéma de ces dernières années. Elles réussissent l’exploit de crever l’écran à tout de rôle et simultanément. L’alchimie entre les deux actrices, indispensable dans une œuvre comme celle-là, est à la hauteur de ce qu’exige le film.

Le film évite heureusement de s’attarder sur des explications superflues et des rebondissements artificiels. L’écueil du mélodrame trop appuyé est donc évité avec grâce. Cette sobriété permet au récit de se concentrer sur l’essentiel : les sentiments. Face à cette passion aussi inattendue qu’inévitable, les deux femmes restent lucides et comprennent, sans besoin de l’expliciter, qu’elle ne peut être qu’éphémère. Une course contre le temps se lance alors. Comment retenir la puissance de l’instant présent ? La peinture peut-elle figer l’être aimé sans le dénaturer, sans l’emprisonner dans une froideur qui trahirait l’éclat de la passion ? Le générique de fin, cruel, brisant tout espoir de regarder le visage d’Héloïse pour l’éternité, nous rappelle, si besoin était, que même l’art à son sommet ne peut lutter contre le temps. Mais pendant deux heures, Céline Sciamma nous aura peint le plus beau des tableaux. C’était quand la dernière Palme d’or pour une réalisatrice, déjà ?

Portrait de la jeune fille en feu, de Céline Sciamma avec Adèle Haenel et Noémie Merlant. Sortie le 18 septembre 2019

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