Diego Maradona : Libre dans sa tête

Petit crochet hors compétition à mi-festival, marquant le retour cannois d’Asif Kapadia, devenu spécialiste des docus de prestige après Senna et Amy, qui avait déjà eu les honneurs d’une Séance de Minuit. Rebelote cette année, à ceci près que son nouveau sujet est lui bel et bien en vie. Voir Diego Maradona débarquer à Cannes hors compétition a quelque chose de presque naturel. Non pas qu’il ne s’agisse pas d’un des plus féroces compétiteurs que le ballon rond nous ait jamais offert, mais parce que le joueur, son tempérament et sa vie sont un festival en eux-même. Évoquer le souvenir des arabesques de Diego Armando Maradona, c’est échapper à toute forme de codification, c’est basculer au cœur de ce qui fait l’irrationalité du sport probablement le plus universel au monde (oui le cricket est probablement pas loin mais soyons sérieux deux secondes).

Diego Maradona est un de ces noms qui évoquent forcément une image, un souvenir chez quiconque respire et peut parler sur cette planète. Il est très certainement l’Argentin vivant le plus connu qui soit, plus encore qu’un autre illustre numéro 10 de taille modeste évoluant sous les couleurs du FC Barcelone. Pour certains, c’est un match : Argentine/Angleterre 1986, qui l’a fait rentrer dans la légende avec non pas un, mais deux des plus célèbres buts de l’histoire. Pour d’autres, ce sont ses bravades aux supporters de la Juve qui l’insultaient de tous les noms. Pour d’autres encore, ce sont les frasques d’un quinquagénaire hirsute, le corps bouffi par des années d’excès, multipliant les deals médiatiques foireux et les doigts d’honneur face caméra. Maradona n’est pas une légende, il est un nid à légendes. Probablement la plus grande rockstar footballistique (la seule ?) depuis la mort de George Best. Il y a une saga complète dans la vie de Maradona.

Don Diego de Napoli

On aurait pu craindre qu’Asif Kapadia ait essayé de s’y frotter dans son entièreté. Heureusement il n’en est rien. Le cinéaste occulte sciemment ses débuts sous les couleurs de son club de cœur, Boca Juniors, où il a contribué à construire la légende de la Bombonera, la mythique fournaise des clasicos Boca/River. Il escamote également son passage globalement raté à Barcelone pour se concentrer sur le point d’orgue de la carrière de Diego Maradona : ses six saisons passées sous les couleurs du Napoli. Au sein d’un autre stade mythique, le San Paolo, il redressera un club au palmarès quasi inexistant, dans la ville la plus pauvre du pays, qu’il emmènera à deux Scudetti en 1987 (au nez et à la barbe de l’ennemi juré, la Juventus de Michel Platini) et 1990, ainsi qu’à une Coupe UEFA en 1989. Il y deviendra une idole, puis un pestiféré. Mais comment Maradona, joueur le mieux payé au monde, a-t-il pu passer six ans dans une ville endettée jusqu’au cou au lieu de lui préférer les grosses écuries du Nord, aux mains des grands industriels du pays ?

La réponse est simple : la Camorra. La puissante mafia napolitaine a eu une très longue histoire avec le Pibe de Oro. C’est elle qui le protégea au moment où il devint une icône, puis qui le lâcha lorsque ses frasques médiatisées commencèrent à attirer l’attention sur les activités du clan Giuliano. Le documentaire d’Asif Kapadia revient sur toute cette histoire et sur les nombreuses autres qui ont jalonné les années napolitaines de la star argentine. On pourrait s’en agacer, préférant toujours les images et les anecdotes du terrain à celles des tabloïds, mais il était impossible de s’en délester, tant elles ont contribué à façonner le mythe Maradona.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : un mythe. Car à la fin des années 80, la ville parée de ses couleurs azur ne considérait pas Maradona comme une star, comme une icône, mais comme une figure divine. Les plus belles images du documentaire sont celles-là, celles qui nous laissent à voir la transe qui s’est emparée de la ville à l’été 1987 notamment. Elles permettront à ceux qui n’y connaissent rien au football (ce n’est pas une tare) de saisir l’ampleur d’un phénomène comme celui de la célébrité d’un des plus grands footballeurs de l’histoire. Mais elles permettront surtout à ceux qui regardent le football, et le sport de haut niveau en général, de saisir l’impact que peuvent avoir ces « millionnaires qui tapent dans un ballon » dans la vie de leurs supporters. Maradona s’est fondu dans l’identité de Naples, cette ville emblème du Mezzogiorno pauvre et toujours regardé de haut par les riches villes du Nord, héritières des fortunes de la Renaissance et des grandes familles du développement industriel.

Hello to our little friend

Voir le meilleur joueur de sa génération porter le maillot de l’équipe qui venait faire la nique aux Rossoneri de Berlusconi ou aux Bianconeri des Agnelli a redonné une fierté nouvelle au peuple de Campanie dans cette lutte des classes qui se réglait sur le terrain à 11 contre 11. Si l’histoire s’est mal terminée suite au coup de poignard que fut l’élimination de la Squadra Azzura en demies du Mondial 90 par l’Argentine de Maradona dans l’enceinte même de San Paolo, elle reste vivace sur les murs de la ville et leurs effigies christiques détournées.

Diego Maradona hérissera probablement le poil des aficionados venus chercher un contenu plus puriste. Le film prend de toute évidence quelques raccourcis avec la réalité, notamment autour des raisons de sa signature à Naples. Les passages sur sa vie privée restent en surface et n’ont guère d’autre intérêt que de montrer en quoi ils ont précipité Maradona dans la cocaïne. Ce documentaire richement détaillé en images n’éclaire en rien la légende sous une lumière nouvelle, et ne réserve aucune révélation fracassante. Il s’agit surtout de la radiographie d’une fièvre populaire, et du sacrifice d’un homme pour la satisfaire. Un homme à l’image d’un personnage de gangster à la Tony Montana : vulgaire et magnétique, à l’ascension aussi éblouissante que la chute fut fracassante. Ce n’est sans doute pas un hasard si l’ouverture de Diego Maradona cite aussi ouvertement Scarface dans son découpage et son ambiance musicale…

Diego Maradona d’Asif Kapadia, présenté en Séance Spéciale, sortie en salles prévue le 31 juillet

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