Zombi Child: The Dead Don’t Die (et les zombi non plus)

Les zombies constituent sans conteste la figure caractéristique de ce 72e Festival de Cannes. Ouverte par The Dead Don’t Die, dans lequel Jarmusch multiplie les références aux classiques du genre, cette édition compte aussi le nouveau Bonello dans la sélection de la Quinzaine: Zombi Child.

Pour autant, plutôt qu’une réelle filiation artistique avec Romero et consorts, le film revendique davantage son titre en clin d’oeil à Hendrix. Situé entre Haïti et la France, il développe deux intrigues qui finissent par se croiser pour documenter la culture spirituelle haïtienne; et notamment le vaudou. Généralement réduit en Occident à une méthode de torture utilisant une poupée à l’effigie de la victime, le vaudou occupe en réalité le coeur d’une véritable philosophie de vie, qui lie – aussi joyeusement que respectueusement – la mort et la vie.

Pour rétablir cette vérité sans verser dans le pur documentaire, Bonello joue sur deux temporalités – le temps présent et la dictature Duvalier en Haïti (1957-1986) – que le montage d’Anita Roth permet de faire s’articuler harmonieusement. Alternent ainsi le récit du quotidien de Mélissa, jeune Haïtienne intégrant la prestigieuse école de la Légion d’honneur, avec celui de son grand-père, connu sur l’île antillaise pour avoir été « zombifié » (pas de spoil, vous découvrirez par vous-même de quoi il s’agit).

Probablement la meilleure tante de cinéma de ce Festival

Avec une antenne située sur la commune cossue de Saint-Germain-en-Laye (Yvelines), l’école qui prône la méritocratie – ses élèves comptent forcément un parent proche détenteur de la Légion d’honneur et doivent travailler dur pour se montrer à la hauteur de leur honorable aïeul – est en réalité le miroir d’une élite blanche et endogame, dans laquelle Mélissa détonne. Il paraît presque invraisemblable pour ses camarades qu’un membre de sa famille ait été décoré de la sorte; leur surprise ne faisant que croître lorsqu’elles apprennent qu’il s’agit de sa mère, et non d’un homme. Loin de devoir sa décoration à un passage par l’ENA ou l’ENS, la mère de Mélissa a reçu la Légion d’honneur pour avoir combattu la dictature Duvalier

On retrouve avec ce film l’intérêt de Bonello pour la sensibilité des adolescents (cf Nocturama) mais les faire évoquer Damso n’est pas suffisant pour incarner pleinement ces personnages de papier. A l’exception de Mélissa et de sa tante (interprétées par les solaires Wislanda Louimat et Katiana Milfort), les autres ont tendance à tomber dans la caricature d’eux-mêmes: la principale de pensionnat stricte, la petite princesse aux préjugés racistes, la romantique qui écrit des lettres d’amour dégoulinantes… Si ce procédé met par contraste les Haïtiens en valeur, tout en renvoyant les blancs à des clichés aussi bateaux que ceux dans lesquels ils enferment souvent les non-blancs, il a aussi tendance à provoquer des sourires gênés et une certaine distanciation.

« Crari Mélissa faut que ta tante mambo m’excorcise pour que j’oublie Pablo et que je valide mon semestre! »

Même si Zombi Child décrit évidemment une réalité, on peine parfois à comprendre où veut en venir son réalisateur. Certes, Mélissa est vue comme une bête curieuse par ses camarades, ses danses et ses chants étant même comparés à des comportements animaux, mais dans quel but? Toute personne capable d’un minimum de recul est déjà au courant que le racisme et le mépris de classe existent, et se voient décuplés au sein de ces grandes blagu « institutions de la République » comme la Légion. On a plutôt envie d’adresser la question de la fascination de l’amie de Mélissa pour le vaudou, qu’elle perçoit juste comme un moyen de guérir de son chagrin d’amour. Pourquoi faire rentrer la tante mambo dans son jeu ? Survit-elle seulement au caprice de la petite Française ? Les parallèles avec l’esclavage et la colonisation sont présents en filigrane tout au long du film et on rappelle qu’Haïti est la première République noire à gagner son indépendance en 1804 – acte hautement symbolique resté gravé dans les mémoires des descendants d’esclaves, aujourd’hui encore.

En dépit de sa volonté évidente de réaliser un diptyque à la spatio-temporalité duelle, il semble que l’un des panneaux ait davantage intéressé Bonello; et que par là s’explique l’aspect inégal, voire inachevé, de Zombi Child. Les plans d’Haïti crèvent irrévocablement l’écran, notamment les magnifiques séquences d’errance, convoquant à la fois La Nuit du Chasseur et le Douanier Rousseau. Durant la première du film à la Quinzaine, le réalisateur rappelle qu’il a eu du mal à trouver des financements pour ce projet qui lui tenait à coeur, qu’il a dû se battre pour tourner en Haïti et non en République Dominicaine – comme on le lui avait proposé pour des raisons pratiques et économiques. On imagine alors que la question du zombi, à travers l’histoire de Clairvius Narcisse, peut-être plus que celle du child, a été voulue comme premier centre de gravité du film; agrémentée seulement ensuite par le cadre élitiste francilien de la Légion, afin de provoquer un contraste et un choc socioculturel.

Bilan mitigé donc, lorsque les lumières se rallument, mais on applaudit quand même parce que des spectateurs venus d’Haïti, visiblement très émus, viennent de se lever pour féliciter l’équipe. On ne va pas cracher sur un peu de représentation, quand même? Bonello aura au moins réussi à rendre compte avec justesse d’une culture qui n’est pas la sienne, et c’est déjà pas mal.

Zombi Child de Bertrand Bonello avec Wislanda Louimat, Katiana Milfort, Louise Labeque, Mackenson Bijou et Patrick Boucheron au tout début. Sortie le 12 juin 2019

Pas encore de bande-annonce donc je vous laisse ça là

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