Jeanne : Entre ciment et belle étoile

Nous n’étions pas vraiment sur de vouloir suivre Bruno Dumont dans son nouvel opus de Jeanne D’Arc son adaptation toute personnelle des écrits de Charles Peguy. Jeannette nous avait désarçonnés et parfois, souvent agacés. Disons-le, si l’on admirait la liberté de création de Bruno Dumont qui renouvelait son travail et tentait de nouvelles voies formelles, son précédent film avait du mal à convaincre pleinement. Alors qu’il avait annoncé une comédie musicale portée par de la musique pop, Dumont proposait une installation un peu poseuse avec de la danse contemporaine et un compositeur d’électro à un public restreint.

Si nous nous sommes rendus à Jeanne c’est parce que cette fois-ci le cinéaste a remercié Igorrr pour s’appuyer sur un des monuments de la musique populaire francophone : Christophe, le beau bizarre. Ce choix loin d’être anodin fait passer la comédie musicale au film en-chanté. Fini l’électro cérébrale, terminée les chorégraphies postmoderniste, Bruno Dumont après avoir tâté le terrain et créé des moments magiques comme cette trap plus ou moins improvisée par Nicolas Leclaire, embrasse totalement la dimension populaire de Jeanne d’Arc. Plus classique dans sa forme, Jeanne se révèle bien plus passionnant que son prédécesseur. Ce nouveau film gagne en lisibilité ce que le Jeannette perdait en fantasmant sur ce qu’était la culture populaire.

Jeanne, Bruno Dumont, Cannes 2019

Jeanne se compose dans les grandes lignes de quatre parties que le cinéaste choisit de séparer de façon brutale : la préparation du siège de Paris, la campagne de la Loire, le procès, et la captivité. Dumont évacue évidemment les grandes batailles pour se concentrer sur l’essentiel : la confrontation entre la très jeune fille et les institutions patriarcales. Jeanne, façon Dumont est un film qui s’assume comme une vision athée de cette figure aussi bien historique que religieuse. Pour Dumont, Jeanne d’Arc est une icône féministe dont la jeunesse et l’impertinence mettent mal à l’aise les hommes et les institutions dont ils sont les gardiens. En adaptant les mots de Peguy, tout en faisant des figures patriarcales une accumulation de bouffons du roi, et en permettant à la charismatique Lise Leplat Prudhomme de magnifier le personnage de Jeanne d’Arc, Bruno Dumont inscrit son film dans un moment important des luttes féministes : la vague de libération de la parole via les réseaux sociaux des violences subies par les femmes dans les sociétés dites libérales, souvent perçues comme des territoires des grandes victoires du féminisme où les femmes les égales des hommes, où l’équité règne. Des affaires Weinstein, puis Besson à la ligue du lol ou l’affaire Darmanin, en passant par la façon dont les vieilles histoires concernant le cinéaste roman Polanski et le regretté Jean-Claude Brisseau ont refait surface récemment, l’on sait qu’il n’en est rien. Alors même que ces sociétés libérales aiment à se montrer supérieures à d’autres (souvent de cultures musulmanes), la proposition de Bruno Dumont et sa volonté d’inscrire la figure de Jeanne d’Arc comme une figure qui traverse les temps rappelle que les sociétés judéo-chrétiennes n’en ont pas terminé avec cette peur de la féminité qu’il faut absolument faire taire. Et celles qui osent s’exprimer se font harceler et insulter. On se souvient de l’épisode de la cinémathèque française, des propos de son directeur, de la haine de Polanski vis-à-vis des féministes et d’une partie du microcosme cinéphile tout aussi rétrograde.

Jeanne, Bruno Dumont, Cannes 2019

Bruno Dumont réaffirme donc l’aspect subversif de la figure de Jeanne, mais ce n’est pas la seule qualité du film. L’auteur d’Hadewijch, athée déclaré, tente une réflexion sur la foi, dont il considère le concept philosophique comme ce qui cimente notre humanité et nous pousse à dépasser notre condition. La foi de Jeanne en Dieu, dans les principes de la chrétienté, il les adapte à sa foi qu’il porte en l’art. Une foi en l’art qu’il met en scène à travers son utilisation de la musique, de la mode, de l’architecture et, évidemment, la foi dans le cinéma.

Christophe, quel choix remarquable ! En travaillant avec le musicien, Dumont garde un lien fort avec le premier opus de son diptyque. Si Christophe est une figure de la variété française, il est aussi connu pour ses collaborations avec Alan Vega (Suicide) un des précurseurs du punk et de l’electro. Après avoir touché sa génération avec Les Mots bleus, il a su toucher la jeunesse avec son album « Comm’si la terre penchait » en 2001. Son public il renouvelle sans cesse en s’adaptant aux nouvelles sonorités où en collaborant avec de nouveaux artistes comme la reprise de Succès fou par Husky et Vathi. L’utilisation des compositions du musicien, en plus d’inscrire le film dans une contemporanéité colle aussi à l’idée que l’on se fait de la musique religieuse qui ne rechigne jamais sur les boucles mélodiques, la répétition qui participe à favoriser les instants de communion aboutissant parfois à des effets de transe. À la musique on peut ajouter le choix de Dumont et Christophe de transformer les mots de Peguy en chanson que le chanteur a su manipuler à sa guise et qu’il interprète sous la direction du cinéaste. La voix de Christophe n’avait sans doute jamais été aussi bien utilisée. Son timbre non genré fait tout autant écho à la conception des anges, qui seraient les intermédiaires entre Dieu et les hommes, qu’aux réflexions militantes des gender studies, ce qui s’inscrit fortement dans une relecture moderne de la figure de Jeanne d’Arc.

Jeanne, Bruno Dumont, Cannes 2019

Christophe fait aussi le lien entre la musique et le cinéma. Les chansons interprétées par Christophe font, d’une certaine façon office de voix off. Dumont utilise Christophe pour mettre en scène les voix que prétend entendre Jeanne d’Arc, et met le spectateur aux côtés de la jeune fille. Sa voix s’incarnera de façon inattendue bien plus tard au travers d’une des figures les plus mystérieuses du film, aussi omniprésente que totalement anonyme. Une figure anonyme dont le costume pourrait sortir d’un album de Tintin, une référence régulière chez Dumont (Ptit Quinquin) qui ici détonne, interroge, mais qui se révèle d’une belle pertinence. Nous n’en dirons pas plus.

Et si la musique, ainsi que les chansons de Christophe transcrivent les relations difficiles de Jeanne avec ses voix intérieures, Dumont va user d’un choix artistique assez inédit dans le questionnement du divin : l’intervention du regard caméra. L’association de la musique, de la chanson comme voix intérieure et du regard caméra est assumée à un tel point que Dumont se permet d’imposer au spectateur un plan de sa jeune actrice qui met, de son regard, la caméra au défi durant le déroulement d’une chanson de Christophe intégralement diffusée. Cet effet de style, ce regard caméra, Dumont va régulièrement l’utiliser pour chercher à rendre tangible l’existence d’un divin athée. Puisqu’il est impossible de prouver l’existence d’une entité créatrice, on peut tenter à travers l’art de s’approcher de l’expérience du divin. Le regard caméra interrogateur de Jeanne s’adresse de façon ambiguë à deux entités qui n’appartiennent pas à la fiction, mais qui en sont l’origine : le réalisateur et le spectateur. Ce qui permet à Jeanne de faire face à ses inquisiteurs, c’est le réalisateur, mais également le spectateur.

Alors que la facture du long métrage paraissait dans un premier temps,m absolument classique, on comprend progressivement la modernité de l’ouvrage, son aspect, finalement bien plus radical que pouvait l’être Jeannette. Et si tout cela ne vous a pas convaincu, on peut terminer par dire deux mots de la confrontation entre deux architectures et leur utilisation par le cinéaste, celle de la cathédrale d’Amiens et du choix anachronique et très politique du lieu de détention de Jeanne. Dans le premier cas, Dumont met bien en évidence qu’une cathédrale avant d’être un lieu de culte est un lieu de pouvoir (et cela fait écho de façon imprévu à l’empressement des grandes fortunes de France de vouloir mettre leur nom sur la reconstruction du toit de Notre Dame de Paris) où l’on juge les hérétiques. Dans le second cas, la charge est encore plus radicale, car il place le combat de Jeanne d’Arc face à l’oppresseur dans celui du combat contre le fascisme. Si Bruno Dumont place son récit à l’époque où les faits sont situés, il fait voyager le combat de Jeanne d’Arc à travers les âges par son utilisation de l’architecture et en assumant pleinement d’évoquer les bunkers construit par les nazis pour les associer aux cachots des Bourguignons sous domination anglaise. Jeanne, en plus d’être un hommage au cinéma et à la musique est également un film puissamment politique.

Jeanne de Bruno Dumont. Avec Lise Leplat Prudhomme, Fabrice Lucchini, Christophe.

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