Little Joe : Le mal à la racine

Peu de cinéastes ont autant que Jessica Hausner symbolisé le plafond de verre auquel ont pu par le passé se heurter les réalisatrices sur la Croisette. Ex-script girl d’une pointure cannoise, Michael Haneke, propulsée sur le devant de la scène avec le succès de Lovely Rita en 2001, tout concourrait à ce qu’elle puisse s’imposer sur le long terme comme une des invitées régulières du Festival. Elle l’est devenue depuis, certes, notamment en intégrant certains jurys. Mais ses quatre films présentés à Cannes au cours des deux décennies suivantes ont toujours échoué aux portes de la Compétition officielle, dans son antichambre, la sélection Un Certain Regard, pot-pourri de propositions radicales, de « rebuts de réalisateurs qu’on aime bien mais qu’on ose pas froisser en leur disant que le film vaut pas la compet », bref, de films un poil trop justes pour concourir pour la prestigieuse Palme.

Cannes a encore beaucoup de chemin à rattraper sur la question de la représentation (Berlin notamment a pris pas mal d’avance), mais le symbole est là tout de même : Jessica Hausner fait enfin son entrée dans la Compétition officielle avec son sixième long-métrage, Little Joe. La cinéaste autrichienne nous plonge ici dans un univers de science-fiction light, sous fond de manipulations génétiques et d’expérimentations environnementales. Dans un labo londonien, une équipe de scientifiques parvient à mettre au point Little Joe, une fleur dont les spores sont capables de rendre son cultivateur heureux, si tant qu’il apporte un soin et une attention régulière à cette « plante de compagnie ».

Bon, on va pas vous faire un dessin, évidemment ça va partir en sucette très vite, les comportements de l’entourage d’Alice (Emily Beecham), la scientifique en charge du projet, laissant très vite comprendre que Little Joe ne fait pas qu’apporter joie et félicité autour d’elle. Un pitch très high-concept qui a vu fleurir (#métaphorefilée) les comparaisons pavloviennes avec Black Mirror, qui semble donc devenu l’alpha et l’oméga de l’anticipation contemporaine (posons-nous dès lors la question : les films de Lav Diaz sont-ils les Dark Souls de la cinéphilie contemporaine ?). De là à croire que la SF clinique et les plantes tueuses sont nées avec Netflix, il n’y a qu’un pas que nous ne ferons pas de peur de froisser encore une fois Edouard Baer.

Un film qui manque de bouquet

Très vite, on se retrouve sous le charme d’une direction artistique extrêmement soignée, particulièrement autour de la fleur en elle-même, fascinante dans ses louvoiements de plante carnivore. Jessica Hausner insuffle une atmosphère de « trouble par le trop propre » solidement maîtrisée, renforcée par ces inquiétantes nappes dissonantes aux frontières de la musique concrètes. Le problème, c’est que ces nappes ne vont faire que se répéter, encore et encore et encore, pendant les 105 minutes de la projection. Au bout de cinq fois, on se dit qu’on a compris le principe. Au bout de vingt fois, on a juste envie de se sauver de la salle en courant.

Tel est le problème de fond de ce Little Joe, recyclant une mécanique bien rôdée mais franchement répétitive le long d’un fil narratif terriblement lisse, sans surprise, déroulant une intrigue qui ne nous égare jamais. Et si l’on ne s’ennuie jamais, on a quand même du mal à se prendre au jeu de cette épidémie qui s’avance à visage découvert. Ni le travail des acteurs, notamment ceux des excellents Emily Beecham et Ben Whishaw, ni le travail plastique mené par Hausner n’arrive à instiller le trouble chez le spectateur. Little Joe reste désespérément au stade théorique, et ne transforme jamais vraiment l’essai. Et ne nous donne pas vraiment envie de creuser sa mythologie et les questionnements éthiques qu’elle soulève sur les manipulations génétiques qu’elle introduit, qui ne sont autrement qu’une première étape vers un eugénisme général.

En d’autres temps, d’autres années, on aurait sûrement trouvé des motifs d’indulgence devant un film rondement mené, bien fait, bien construit, bien interprété comme Little Joe. Mais parce que ce début de Festival d’assez haute volée nous a amené des propositions de cinéma autrement plus accomplies et remuantes, on aura du mal à repenser directement au film de Jessica Hausner au moment de mettre en forme nos palmarès. Non pas parce que le film n’avait rien à faire dans cette sélection. Mais parce que contrairement à sa si jolie fleur, le parfum de Little Joe manque sérieusement de nez.

Little Joe de Jessica Hausner, avec Emily Beecham, Ben Whishaw, Kerry Fox…, en Compétition Officielle, date de sortie française encore inconnue

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