Douleur et Gloire : Les fantômes de Pedro

On pourra dire qu’il aura fait preuve d’une sacrée persévérance, Pedro Almodovar, si d’aventure il venait à la décrocher sa Palme samedi prochain. Habitué parmi les habitués du Festival, le cinéaste castillan vient cette année présenter son cinquième film en Compétition Officielle. Et cette fois, on a pu l’entendre, c’est la bonne. Sorti en mars chez nos amis espagnols, Douleur et Gloire bruissait d’échos plus que laudateurs. Énorme succès populaire, on l’annonçait également comme un film-somme, l’un des plus personnels du cinéaste. Il faut dire que des prémisses de l’intrigue aux premières images qui nous sont parvenues, on percevait très vite l’ampleur autobiographique du film de la part de son réalisateur, tout frais septuagénaire.

Et qui de mieux pour incarner son double de fiction que son ami de toujours, son compagnon d’armes depuis l’époque de la Movida, Antonio Banderas ? Il incarne ici Salvador Mallo, cinéaste vieillissant, qui combat son manque d’inspiration et les douleurs de la vieillesse par son addiction à l’héroïne. Il va alors faire une série de rencontres et de découvertes qui lui font remonter le fil de sa vie jusque son enfance auprès de sa mère, à laquelle un autre visage familier du cinéma d’Almodovar, Penélope Cruz, prête ses traits.

Film dans le film, dimension autobiographique, réflexion sur le cinéma et la création, Douleur et Gloire coche quasiment toutes les cases du bingo Film à récompenses (bonus compte double addiction ajouté). Mais on comprend bien vite que le film est beaucoup, beaucoup plus, infiniment plus que ça. C’est avant tout un portrait délicat de la vieillesse et de la décrépitude, celle d’un corps et celle d’un esprit.

Jeu et un Autre

Il est particulièrement émouvant de voir ainsi Antonio Banderas prêter son corps pour incarner celui du double fictionnel d’Almodovar. Lui aussi a vieilli, plus encore quand il apparaît ici grisonnant, hirsute, plus fragile que jamais, lui le playboy inénarrable des années 90/2000. Le degré de fusion créative entre les deux hommes atteint ici son apogée, tant il aurait été impossible d’imaginer quelqu’un d’autre dans le rôle de Salvador. Banderas irradie de son charisme chaque plan, parvient à faire vivre ce personnage qui prend très vite son envol et s’émancipe de la tutelle de Pedro, au point qu’on ne sait plus trop la part du biographique et du fantasmé en lui (Et honnêtement on s’en tape royalement). Difficile de ne pas l’imaginer chercher un Prix d’interprétation masculine si la Palme ou le Grand Prix échappe à Señor Pedro.

Salvador Mallo est fascinant parce qu’il existe lui-même en temps que personnage de cinéma. De ses doutes à ses instants de faiblesse en passant par sa relation à sa mère décédée ou son agent et confidente de chaque instant Mercedes, il dévoile le portrait d’une fragilité masculine, celle de la virilité déclinante.

Parce que comme le souligne son titre, Douleur et Gloire sont intimement liés dans la vie de Salvador, le film d’Almodovar déverse ses grands sentiments dans quelques scènes qui resteront longtemps, très longtemps dans la filmographie d’Almodovar : des retrouvailles amoureuses dans la pénombre de la nuit, une représentation théâtrale en forme de longue complainte déchirante, une épiphanie foudroyante autour d’une bassine d’eau… Et un plan final absolument somptueux, mini twist en forme de subtil commentaire méta (oui on peut encore, en 2019) où fiction et réel s’entremêlent plus encore.

La Gloire de mon Pedro

On ira pas par quatre chemins : Douleur et Gloire est un magnum opus même au sein d’une filmographie aussi fourmillante que celle de Pedro Almodovar. D’une maîtrise formelle impressionnante (dans les collages artistiques, les décors, les artefacts memoriels, la légèreté de la caméra), Douleur et Gloire est peut-être encore plus impressionnant dans son écriture. Que ce soit dans ses longs dialogues d’une finesse rare (avec sa mère mourante, avec un amour de jeunesse retrouvée) ou dans sa maîtrise des allers-retours temporels, rarement le cinéma du réalisateur espagnol n’aura déployé une telle verve poétique, dans une forme de maestria pudique, flamboyante mais jamais abusive dans ses effets. Le 8 1/2 de Pedro Almodovar, comme on peut l’entendre çà et là sur les réseaux? Le temps en sera juge.

Dolor Y Gloria est l’œuvre d’un cinéaste plus que jamais sûr de son art et de ses moyens, capable de tenter encore toutes les fulgurances de narration et de mise en scène possibles pour faire de son film une expérience à la fois vertigineuse et intime, un cinéma où le moi s’accorde au pluriel avec une infinie générosité. C’est enfin un film immense mais toujours rassurant, la confession d’un artiste qui laisse son art parler pour lui avant tout au travers de ceux qu’il aime et qui, vivants ou morts, l’ont toujours accompagné.

Oui, il serait vraiment temps qu’il la gagne, sa Palme.

Douleur et Gloire de Pedro Almodovar, avec Antonio Banderas, Penelope Cruz, Asier Etxeanda… en Compétition Officielle, sortie en salles le 17 mai

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